☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « À nos vingt ans ! » (Nguyễn Huy Thiệp)

Jeunesse enflammée du Vietnam des années 2000. « Personne ne capte rien ». Cinglant.

x

A nos vingt ans

Publié en 2004, traduit en français en 2006 par Sean James Rose aux éditions de l’Aube, « À nos vingt ans » est le premier roman écrit par Huy Thiệp Nguyễn, généralement considéré comme l’un des plus grands et des plus incisifs écrivains vietnamiens contemporains, par-delà ses démêlés constants avec le souvent rugueux régime d’Hanoi, et ce depuis la publication en forme de coup de tonnerre de sa nouvelle essentielle « Un général à la retraite » en 1987.

Je m’appelle Khué. J’ai vingt ans cette année. Et je vais vous dire franchement : personne ne capte rien. Tenez, ma famille, par exemple. J’ai un père, une mère et un grand frère qui sont cons comme leurs pieds. Non, mes parents ne sont pas cons, simplement des parents normaux, voire des parents qui ont réussi dans la vie. Voilà le genre de truc que ma mère dit à mon père : « Mange, mon chéri, il faut beaucoup manger pour se refaire une santé. Tiens ! Prends donc l’œuf couvé et puis bois un verre de lait. » Mon père est affalé sur le canapé, l’œil mi-clos. Ses façons m’insupportent. Quand ma mère n’est pas là, et qu’il y a des invités (de sexe féminin, surtout), il est vif comme un guépard. Peut-être bien qu’il sait y faire avec les femmes ? J’en ai vu des demoiselles sangloter sur son épaule ! Et lui de les consoler en vieil expert : « Ça va aller… Ah, ce n’est pas simple, je sais… Ainsi va la vie. » Ensuite il met la main au portefeuille et leur glisse un peu d’argent, et les gentes dames cessent illico de pleurer.
Bon dieu ! avec moi, c’est des oursins qu’il a dans les poches. J’ai même pas une paire de pompes correctes ; quant à ce que j’ai sur le dos, que des vieilles frusques ! Aussi, comme d’instinct, j’ai senti monter en moi une haine profonde à l’égard de mes proches. Mon père avec son côté « je-vais-vous-expliquer-la-vie », son expérience de vieux con, ma mère avec sa maniaquerie de ménagère, sa dévotion de serpillière, mon frère avec sa tronche de premier de la classe qui fait mine de ne pas y toucher. Ils me font tous vomir. Je suis quoi, là-dedans ? Un cafard, une fourmi, un zéro. Jamais je ne serai comme eux. Personne ne capte rien, je vous dis. Personne ne capte rien. À l’école, pareil. Je me demande bien pourquoi on nous bourre le crâne pendant des années avec des connaissances à la mords-moi-le-nœud. D’accord, je ne dis pas que certains trucs en primaire n’aient pas de sens. Je ne parle pas des instituteurs ! De saints hommes, ces gens-là, aussi cradingues et déguenillés que des clodos ! Mais au niveau du lycée et de l’université, ils sont carrément à foutre en l’air. Leur enseignement est confus, prise de tête, stérile, t’y piges que dalle. Pour faire le paon et débiter des conneries sur l’estrade, ça y va. Faut avouer qu’eux-mêmes ne comprennent rien à ce qu’ils racontent. L’enseignement au lycée et en fac, sans blague, c’est de la pédagogie carcérale, du terrorisme appliqué ! Ça nous rend complètement apathiques, crétins, abrutis… ou ça produit de vraies ordures. Super pour former des bandits. Les jeunes diplômés sortis de cet enseignement-là, c’est garanti cent pour cent racaille !

moto-Hanoi

Délaissant le ton feutré, subtil et ironiquement doux prédominant dans ses nouvelles jusque là, l’auteur assène d’abord une série prolongée de coups de poing extrêmement violents à travers les péripéties de son protagoniste de vingt ans, Khué, jeté comme une boule de flipper dans un Hanoi grouillant littéralement de corruptions, de trafics, d’argent gagné plus ou moins honnêtement par de redoutables arrivistes « libéraux » ou par des affairistes liés au régime, de drogues et de prostitutions, de religions largement illuminées et d’envies de vivre, de prendre tout et tout de suite, à l’image de tout ce que véhiculent les « modèles » hollywoodiens et leurs adaptations en séries B chinoises. Dans ce sombre tableau traversé à cent à l’heure par le jeune homme, en un rythme touchant à la comédie ou à la farce, sans rien abandonner toutefois de la violence sous-jacente des échanges sociaux, Huy Thiệp Nguyễn semble ainsi jeter à la face d’un régime auto-satisfait et soignant si bien sa communication vis-à-vis des investisseurs étrangers un constat sauvage et désespéré.

17883085

C’est pourtant des valeurs traditionnelles ou familiales bafouées et des oripeaux contrefaits du communisme « de marché » que surgissent progressivement, dans des éclairs surprenants, provoquant d’abord l’incrédulité ou le sourire désabusé de la lectrice ou du lecteur comme de Khué, d’étonnantes, sincères et profondes solidarités, des générosités entre humbles et laissés-pour-compte qui, loin de la jungle semblant être le seul horizon proposé, tissent les liens d’un espoir bienveillant beaucoup plus solide et robuste qu’on ne l’imaginerait.

À la fac, je n’ai pour ainsi dire aucun ami. Je ne peux pas piffer ces ploucs qui essaient de se la jouer riche. Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Je préférais mes camarades de collège ou de lycée. En vérité, ces copains-là ne valaient pas mieux, mais au moins ils étaient de la ville, alors ils en avaient un peu plus dans le ciboulot. Mes années de secondaire, je les ai passées dans une école libre, à savoir gérée par des particuliers. Le directeur était un colonel d’artillerie à la retraite, il avait zéro idée sur l’éducation mais était malin comme pas deux. Quand le pays s’est ouvert à l’économie de marché, le vieil officier a demandé l’autorisation d’ouvrir une école et a fait appel à des enseignants pour son établissement. Sa femme s’occupait de la trésorerie, sa fille faisait les programmes et les emplois du temps. L’école portait le nom d’un personnage historique célèbre dont ni les professeurs ni les élèves ne connaissaient la vie et l’œuvre. La démagogie fourbe de l’ancien soudard se résumait en des termes relativement simples : « Il n’y a pas de mauvais éléments dans l’absolu : le principe suprême de l’éducation c’est le laisser-faire. » Quiconque payait était admis.

Loin des images soignées du « nouveau Vietnam » que le régime promeut (et qui expliquent sans doute le rejet initial de ce roman par tous les éditeurs vietnamiens, et les tracas ultérieurs de l’auteur), Huy Thiệp Nguyễn nous offre une plongée à la fois terrifiante, échevelée et curieusement apaisante dans un univers contemporain qui s’est tout à coup emballé, qui cherche vaguement les freins sans les trouver, mais qui trace pourtant les contours à rebours d’un vivre ensemble improbable refusant ces lois mondiales qui semblent vouloir, partout, tout régenter.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

nguyễn huy thiệp

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :