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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le roi Lear » (Shakespeare)

Sans doute l’une des plus foisonnantes et des plus désespérées tragédies de Shakespeare.

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RELECTURE

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Réputée écrite entre 1603 et 1606, jouée pour la première fois en 1606, « Le roi Lear » est la vingt-septième pièce de William Shakespeare qui nous soit parvenue, et sans doute l’une de ses plus sombres (parmi celles que je connais, seule sans doute « Timon d’Athènes » – écrite d’ailleurs durant la même période – me semble dégager un désespoir aussi radical). Le texte français que j’évoque ici est celui de la traduction « classique » de François-Victor Hugo, réalisée en 1859, aujourd’hui disponible chez Garnier-Flammarion.

C’est en lisant il y a quelques semaines l’immense « Cordélia la guerre » de Marie Cosnay, exceptionnelle reconstruction contemporaine du vieux mythe de Geoffrey de Monmouth, que j’ai eu envie de relire ce grand classique, voulant y vérifier quelques détails dont ma mémoire n’était plus tout à fait certaine (je précise que la connaissance du texte de Shakespeare n’est absolument pas indispensable pour apprécier le roman de Marie Cosnay).

À partir du canevas tragique d’origine, celui d’un roi vieillissant commettant l’erreur de partager de son vivant ses richesses et ses pouvoirs entre ses deux filles opportunistes aux délirants témoignages d’amour filial, filles qui se révèleront d’une ingratitude censément hors normes, tout en déshéritant et bannissant sa troisième fille, à l’amour pourtant infiniment sincère s’il était moins démonstratif, et ce malgré les mises en garde de ses véritables fidèles, Shakespeare construit un conte curieusement foisonnant, et résolument sombre.

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Laurence Olivier

Laurence Olivier en roi Lear (1983).

KENT. – Royal Lear, que j’ai toujours honoré comme mon roi, comme mon père, suivi comme mon maître, et nommé dans mes prières comme mon patron sacré…
LEAR. – L’arc est bandé et ajusté : évite la flèche.
KENT. – Que plutôt elle tombe sur moi, dût son fer envahir la région de mon cœur ! Que Kent soit discourtois quand Lear est insensé ! Que prétends-tu, vieillard ? Crois-tu donc que le devoir ait peur de parler, quand la puissance cède à la flatterie ? L’honneur est obligé à la franchise, quand La Majesté succombe à la folie. Révoque ton arrêt, et, par une mûre réflexion, réprime cette hideuse vivacité. Que ma vie réponde de mon jugement ! la plus jeune de tes filles n’est pas celle qui t’aime le moins : elle n’annonce pas un cœur vide, la voix grave qui ne retentit pas en un creux accent.
LEAR. – Kent, sur ta vie, assez !
KENT. – Ma vie, je ne l’ai jamais tenue que pour un enjeu à risquer contre tes ennemis, et je ne crains pas de la perdre, quand ton salut l’exige.
LEAR. – Hors de ma vue !

The king of kings … Paul Scofield as Lear in Peter Brooks' 1962 production for the RSC

Paul Scofield dans « Le roi Lear » de Peter Brook (1962).

Parallèlement au cours inexorable de la tragédie principale, Shakespeare introduit, fidèle à ce qui est alors devenu son habitude, plusieurs intrigues secondaires qui, ici, ne feront que renforcer le caractère drastiquement noir de la pièce. Comme le plus résolu des scénaristes contemporains de séries à succès, il n’hésite pas à ajouter les rebondissements atroces aux situations déjà bien compromises, et ne ménage à aucun moment ses « gentils ». À côté d’un surprenant et noble héros sous les traits du roi de France, qui échouera toutefois à peser réellement sur le fil du Destin et de la farce qu’il élabore, l’utilisation des déguisements et du personnage du Fou de cour atteint des sommets par lesquels Shakespeare offre peut-être aussi sa pièce la plus bakhtinienne de toutes.

LEAR. – Quel est cet homme ?
KENT, à Gloucester. – Qui est là ? Que cherchez-vous ?
GLOUCESTER. – Qui êtes-vous, là ? Vos noms ?
EDGAR. – Le pauvre Tom, celui qui mange la grenouille plongeuse, le crapaud, le têtard, le lézard de muraille et le lézard d’eau ; celui qui, dans la furie de son cœur, quand se démène le noir démon, mange la bouse de vache pour salade, dévore les vieux rats et les chiens noyés, avale l’écume verdâtre des marécages stagnants ; celui qui, d’étape en étape, est fouetté, mis aux ceps, puni et emprisonné, et qui pourtant a eu trois costumes sur son dos, six chemises pour son corps, un cheval entre ses jambes et une épée à son côté.

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Philippe Girard dans « Le roi Lear » d’Olivier Py (2015).

La lectrice ou le lecteur se réjouira aussi, certainement, d’une utilisation particulièrement subtile du fantastique suggéré, à l’opposé de sa franche affirmation dans « La Tempête » (1611), notamment. Le décor potentiellement hanté de la lande et du sous-bois, peu dense mais riche en ombres fantomatiques, paysage rituel et presque immémorial de la littérature britannique, développe ici, sous l’orage, toute sa nature terrible, inquiétante et fatale, que relance à loisir, à d’autres moments critiques du texte, le jeu croisé des métaphores de plus en plus, peut-être, explosives entre Lear, son Fou, et les grimés Gloucester et Edgar.

LEAR. – Quoi ! es-tu fou ? Un homme peut voir sans yeux comment va le monde. Regarde avec tes oreilles. Vois-tu comment ce juge déblatère contre ce simple filou ? Écoute, un mot à l’oreille ! Change-les de place, et puis devine lequel est le juge, lequel est le filou… Tu as vu le chien d’un fermier aboyer après un mendiant ?
GLOUCESTER. – Oui, seigneur.
LEAR. – Et la pauvre créature se sauver du limier ? Eh bien ! tu as vu là la grande image de l’autorité : un chien au pouvoir qui se fait obéir ! Toi, misérable sergent, retiens ton bras sanglant : pourquoi fouettes-tu cette putain ? Flagelle donc tes propres  épaules : tu désires ardemment commettre avec elle l’acte pour lequel tu la fouettes. L’usurier fait pendre l’escroc. Les moindres vices se voient à travers les haillons ; les manteaux et les simarres fourrées les cachent tous. Cuirasse d’or le péché, et la forte lance de la justice s’y brise impuissante ; harnache-le de guenilles, le fétu d’un pygmée le transperce. Il n’est pas un coupable, pas un, te dis-je, pas un ! Je les absous tous. Accepte ceci de moi, mon ami : j’ai les moyens de sceller les lèvres de l’accusateur. Procure-toi des besicles et, en homme d’État taré, affecte de voir les choses que tu ne vois pas… Allons, allons, allons, allons ! ôtez-moi mes bottes : ferme, ferme ! c’est ça.
EDGAR. – Oh ! mélange de bon sens et d’extravagance ! La raison dans la folie !
LEAR. – Si tu veux pleurer sur mon sort, prends mes yeux. Je te connais fort bien : ton nom est Gloucester. Il te faut prendre patience : nous sommes venus ici-bas en pleurant. Tu le sais ! la première fois que nous humons l’air, nous vagissons et nous crions… Je vais prêcher pour toi ; attention !
GLOUCESTER. – Hélas ! Hélas !
LEAR. – Dès que nous naissons, nous pleurons d’être venus sur ce grand théâtre de fous… Le bon couvre-chef ! Ce serait un délicat stratagème que de ferrer avec du feutre un escadron de chevaux ; j’en veux faire l’essai ; et puis je surprendrai ces gendres, et alors tue, tue, tue, tue, tue, tue !

Pièce extraordinaire dans laquelle les niveaux de langage s’entrelacent magiquement, alors que la folie rôde, de plus en plus conquérante, préparée par la désolation des cœurs glacés et avides comme par l’impuissance des fidélités et des raisons, voici indéniablement l’une de mes trois préférées chez Shakespeare, avec « La Tempête » et « Timon d’Athènes ».

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Le roi Lear » (Shakespeare)

  1. Sombre, la pièce ..? Sombre comédie, alors, pas tragédie selon moi ; il lui manque la brutalité morbide, le cynisme de Mac Beth par exemple.

    Mais cela reste un grand texte ceci dit, ouvert à de multiples interprétations et lectures, un challenge à mettre en scène … mais pas tant que d’autres œuvres du grand William, pas assez manichéenne !

    Publié par L'Ornithorynque | 24 août 2015, 14:43
    • Ah, je la trouve vraiment désespérée, pour ma part, dans son voyage halluciné vers la folie et la mort… Mais oui, très différente de « Macbeth » !

      Publié par charybde2 | 24 août 2015, 14:48
      • Désespérée certainement, plus proche du drame. C’est le côté halluciné bien réel dans le texte qui me fait rire, un peu comme la « folie » d’Hamlet qu’on ne peut jamais prendre complètement au tragique. Shakespeare s’amuse à nous entraîner loin dans l’absurdie! Un jeu?

        Publié par L'Ornithorynque | 24 août 2015, 15:00

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