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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « L’édition sans éditeurs » (André Schiffrin)

Un grand témoin franco-américain des débuts du passage de l’édition sous les fourches caudines du divertissement.

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Publié en 2000 aux États-Unis avec un contenu assez différent, traduit en français dès 1999 à La Fabrique par Michel Luxembourg, cet essai est le premier que l’éditeur américain d’origine française André Schiffrin consacrait, en partant du « vécu du terrain » et de son expérience personnelle, à l’histoire et aux évolutions contemporaines des métiers du livre, et au premier chef, à celles de l’édition.

Si l’on met à part les mémoires qui, comme le présent livre, sont toujours sujets à caution, l’histoire de l’édition n’a pas suscité beaucoup de travaux, en langue anglaise tout au moins. Pourtant l’édition représente toujours un microcosme de la société dont elle fait partie, reflétant ses grandes tendances et façonnant dans une certaine mesure ses idées, ce qui fait son intérêt. Elle s’est radicalement transformée dans les dernières années. Pays après pays, elle est passée d’un stade relativement artisanal de type XIXe siècle à une industrie dominée par les grands groupes, des conglomérats exerçant toutes sortes d’activités dans l’industrie du divertissement (entertainment) et de l’information.

La première partie de cet essai, essentiellement historique, est néanmoins passionnante tant semble éloigné et obscur, pour le non-spécialiste, cet âge pourtant relativement proche durant lequel la littérature et la culture des essais, au sens large, n’avaient pas renoncé, loin de là, à un vaste impact que l’on pouvait qualifier, sans véritable connotation politique (quoique…) de « populaire », ou encore à pratiquer le type de publication à vocation pédagogique, qu’elle soit affichée directement ou non, correspondant, en plus d’un sens, aux deux notions jumelles d’ « éducation populaire » et d’ « élitisme de masse ». C’est ce que raconte ici André Schiffrin, depuis l’émigration aux États-Unis de son père menacé par les très anti-juives lois vichystes, en passant par la création de La Pléiade (et à son détournement éventuel par certains éditeurs dont la position exacte durant la collaboration française restera toujours quelque peu ambiguë), jusqu’au développement, par ses propres soins, de l’ambitieuse et si respectée petite maison d’éditions que fut Pantheon Books à la fin des années 50 et durant les années 60, avec les publications en anglais, entre autres, de Boris Pasternak, de Günter Grass ou encore de Michel Foucault.

Business_of_books

Au XXe siècle, il n’a pas toujours été admis que le grand public ne souhaite que du divertissement, même si 1984 d’Orwell et Le Meilleur des mondes de Huxley avaient déjà su prédire un monde où il en serait ainsi. Dans l’Europe et l’Amérique des années vingt et trente, des efforts ont été faits pour atteindre une large audience avec des ouvrages sérieux, efforts dont Penguin Books en Angleterre représente un cas exemplaire. Penguin était à ses débuts une maison politiquement engagée, animée par des idées de gauche, qui cherchait à apporter aux masses à la fois savoir et délassement. Pendant la guerre, dans les territoires non occupés, l’édition a tenu son rôle dans la mobilisation, soutenant l’effort général tout en apportant aux soldats et aux ouvriers épuisés une dose de divertissement. Après 1945, cet optimisme a persisté jusqu’au début de la guerre froide, quand l’édition s’est mise à suivre de plus en plus fidèlement la tendance des autres médias à décrire les champs de bataille d’un monde toujours plus divisé.

La deuxième partie de l’essai examine avant tout l’évolution du métier d’éditeur, à partir de l’absorption de Pantheon Books par Random House au début des années 60, puis à la cession de Random House au conglomérat RCA en 1965, au milliardaire Sam Newhouse en 1980 – qui chassa les éditeurs historiques Berstein et Schiffrin en 1989-1990 -, avant de céder l’affaire au groupe Bertelsmann en 1998. André Schiffrin décrit avec une précision humble et désenchantée cette montée des commerçants, des gestionnaires et des financiers, dont l’objectif n’est plus la simple pérennité d’un business culturel, mais bien, peu à peu, la maximisation des profits et du retour sur investissement, poussant chaque année au « coup » médiatique et au toujours plus « facile » vis-à-vis d’un public de plus en plus ouvertement méprisé (sans exclure toutefois nombre de « bouillons » du fait de trop importantes avances versées à des personnages, notamment politiques, ultra-médiatisés mais à la production vraiment trop médiocre, quel que soit le talent de « push marketing » déployé alors autour de leurs textes). Sans attendre les essais suivants de l’auteur, « Le contrôle de la parole » (2005) et « L’argent et les mots » (2010), qui se pencheront de près sur le cas de la France, longtemps à l’écart de ce phénomène largement (mais pas totalement) mondial, on peut toutefois déjà rapprocher fructueusement « L’édition sans éditeurs » de l’étude fouillée conduite par Olivier Bessard-Banquy dans son « L’industrie des lettres » (2009), sur l’évolution de l’édition française à partir de 1970 approximativement, qui citait d’ailleurs abondamment les récits et les analyses d’André Schiffrin.

Andre-Schiffrin

Pour faire face aux très graves problèmes du livre en cette fin de siècle, un groupe d’éditeurs à travers le monde, qui chercherait à cerner les vraies questions et à y apporter des réponses, pourrait jouer un rôle crucial. Si le terrain des idées est abandonné à ceux qui ne cherchent qu’à amuser ou à fournir des informations banalisées, le débat essentiel n’aura pas lieu. C’est ce silence-là qui s’est abattu sur la vie culturelle américaine. Espérons qu’en Europe la lutte contre la domination du marché et la recherche d’alternatives viables seront menées avec plus de détermination.

(…)

La bataille se déroule également sur le terrain du livre, qui devient peu à peu un simple appendice de l’empire des médias, offrant du divertissement léger, de vieilles idées, et l’assurance que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pourquoi diable ceux qui possèdent des machines si profitables dans le cinéma et la télévision accepteraient-ils de faire réfléchir autrement, de faire surgir des difficultés ? Pourquoi même permettraient-ils à de tels livres d’exister ?

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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