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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Un dieu un animal » (Jérôme Ferrari)

Partir, revenir, réussir ou échouer à refermer la blessure intime d’un monde.

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Publié en 2009 chez Actes Sud, le quatrième roman de Jérôme Ferrari, « Un dieu un animal », orchestre en cent pages seulement un choc poignant entre le rêve et le réel, entre les pulsions de vie et l’absurdité ressentie, entre les guerres réelles (si leurs causes ne le sont pas toujours) et les guerres métaphoriques (que se plaisent à exalter certains tenants du tout économique) d’une manière à la fois « classique » (au sens où Albert Camus serait classique) et poétiquement intense, usant d’une écriture fine, jouant à merveille d’un certain détachement et d’un surplomb innocemment rusé (comme l’auteur le déploiera à plus grande échelle dans son « Sermon sur la chute de Rome » de 2012).

Revenu au village natal qu’il avait quitté pour hanter, armé et botté, les champs de bataille du post-11 septembre 2001, avides de mercenaires de tous bords, un jeune homme s’y sent désormais désespérément étranger. Seule porte de sortie et de renouveau envisageable : une jeune fille qui hante ses souvenirs d’enfance, lorsqu’elle venait passer là ses vacances, devenue aujourd’hui une consultante de choc au sein d’un fort productiviste cabinet de chasse de têtes. La réconciliation des univers et l’abolition des hasards malencontreux, avec ou sans coups de dé, sont-elles encore possibles ? C’est à cette tentative, à l’issue ô combien incertaine, que nous convie ici Jérôme Ferrari., jouant en maître du choc non des civilisations mais des univers mentaux, des conforts et des inconforts de natures en apparence diamétralement opposées.

Bien sûr, les choses tournent mal, pourtant, tu serais parti et, quand l’étreinte du monde serait devenue trop puissante, tu serais rentré chez toi. Mais ça ne s’est pas passé comme ça, car les choses tournent mal à leur manière mystérieuse et cruelle de choses et font se briser contre elles toutes les illusions de lucidité. Tu es parti, le monde ne t’a pas étreint et, quand tu es rentré, il n’y avait plus de chez toi. Il y avait tes parents, ta maison et ton village et ce n’était miraculeusement plus chez toi.

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Le rapprochement est tentant avec une autre histoire de retour délicat d’un soldat sur le terrain de jeu de l’enfance et de l’adolescence enfuies, celui proposé en janvier dernier par Loïc Merle dans son « Seul, invaincu », complexe mosaïque de sentiments finement moulus par l’abrasion du réel. Jérôme Ferrari propose toutefois un désenchantement bien différent, sans doute plus métaphysiquement radical que psychologiquement contingent, renforçant à loisir la dureté des murs des impasses décrites par l’usage habile du récit à la deuxième personne, et par la sécheresse descriptive, inexorable, de son écriture.

Il faudrait abréger le repas et partir mais elle n’arrive pas à s’y résoudre parce qu’elle n’a pas encore abandonné l’espoir absurde que les choses s’arrangent d’elles-mêmes. Tu dis que tu n’as pas pensé souvent à la mort et que, quand tu y pensais, tu essayais de te dire que c’était un risque professionnel et tu rajoutes que, pour autant que tu aies pu le constater autour de toi, le risque de mourir était largement compensé par la perspective de tuer, bien plus concrète et excitante, et tu parles de la joie hystérique des soldats américains qui partaient en patrouille, affolés comme des jeunes chiens par l’odeur du sang, sans penser une seconde que c’était peut-être l’odeur de leur propre sang qu’ils respiraient avec volupté et tu dis qu’au bout du compte, après des semaines d’ivresse ou de panique, la mort se donne simplement pour ce qu’elle est, un processus infaillible, fortuit, monotone et infiniment dérisoire.

Court, dense, d’une rare violence sous le ton presque paisible de sa narration, un récit intense d’une certaine horreur économique et philosophique contemporaine.

Ce qu’en dit Emmanuelle Caminade dans l’Or des Livres est ici,

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Jérôme Ferrari

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

5 réflexions sur “Note de lecture : « Un dieu un animal » (Jérôme Ferrari)

  1. Mon préféré,avec « Où j’ai laissé mon âme »,son meilleur livre à mon avis,intense,tenu de bout en bout.

    Publié par Raymond Penblanc | 21 août 2015, 08:40

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