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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Phénix » (Raymond Penblanc)

Une ode curieusement poétique à la gloire ambiguë de l’imagination enfantine et adolescente.

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Phénix

Publié en mai 2015, ce roman de Raymond Penblanc est son quatrième, en sus d’un bon nombre de nouvelles, et le dixième texte que je découvre chez le roboratif éditeur Christophe Lucquin.

L’auteur nous offre ici quatre saisons saisissantes de la vie d’un garçonnet de douze ans, élevé par sa mère seule, le père disparu, en compagnie de son frère de seize ans, logiquement à la fois complice intime et ennemi juré, garçonnet se débattant avec fougue entre aspirations sacrées, émois adolescents, oppressions des « grands » de l’école communale et échappées belles dans la forêt voisine. Une année d’apprentissage en apparence anodin, que l’imagination puissante et rêveuse du jeune protagoniste – soutenu dans ses efforts par la langue nerveuse et poétique de Raymond Penblanc – transfigure aisément en une année extraordinaire pour la lectrice ou le lecteur.

Chaque matin je fais le détour par l’arbre mort. J’y dépose mon offrande, trois morceaux de sucre, une barre de chocolat, quelques biscuits, une poignée de raisins secs, une carotte, une pomme, des noix, un petit caillou ramassé sur le bord du chemin, taillé comme un diamant, et blanc, blanc comme je suis pur. Au printemps je ferai ma communion solennelle et je dois m’élever, me purifier encore, non seulement me préparer, mais être prêt. Dans la cachette de l’arbre mort, mon trésor est à l’abri des bêtes sauvages : c’est un tabernacle, et je ne sais par quel mystère de la transsubstantiation, par quelle miraculeuse opération du Saint-Esprit, sucre et chocolat, quand je les retrouve à mon retour de l’école, prennent sous la langue ce goût d’ambroisie qui me fait fondre. La carotte croque délicieusement sous la dent. Quant au caillou d’or blanc, il brille dans ma main tel un ver luisant. Je serre très fortement le poing, et je me récite mes prières tout en marchant, le Notre Père (trois fois), le Je vous salue Marie (trois fois), ne serait-ce que pour me chasser de la tête les paroles impies qu’en a données Roland. Roland aura bientôt seize ans, il fume, il boit des bières et sort avec les filles. Il a choisi de pourrir tout ce que j’aime.

arbre

Fiévreusement campé entre les rituels intimes aux infinies possibilités perverses du Iain Banks du « Seigneur des guêpes » et les risques potentiellement mortels du William Golding de « Sa Majesté des mouches » (d’ailleurs indirectement cité au détour de l’un des scénarios de fuite et de mise en sécurité face aux brimades qu’imagine le garçonnet), « Phénix » livre bien un formidable récit de naissance et de renaissance, de construction d’une altérité qui peut flirter avec le radical, et de quête de subtiles alternatives à la vie cauchemardée des démons adolescents de cette campagne, suscitant de magnifiques alliances de parias : jeune maghrébin déchiré entre son père au Maroc et sa mère en France, ouvrant aux héros le monde des marionnettes et leur puissance évoquant celle du « Enig Marcheur » de Russell Hoban, imposant géant débonnaire soucieux avant tout de sculpture sur bois aux résonances magiques, jeune fille compatissante et inspirée calmant habilement l’impression de misère sexuelle et amoureuse si fort ressentie en ces âges que l’on dit ingrats, toutes et tous œuvrant à imaginer et vivre d’intenses échappatoires.

chant

Tout en ne valant guère mieux, car aujourd’hui est un jour spécial, un jour de grand péril, aujourd’hui je vais devoir chanter seul devant toute la classe. Monsieur Lifar, notre nouveau professeur de musique, s’est mis dans la tête de constituer une minichorale, et chacun doit passer le test d’ici la fin de l’heure. Certains renoncent avant de commencer, d’autres abandonnent dès les premières mesures, d’autres se ramassent au bout de trente secondes, ce que je peux comprendre. Sauf à adopter une stratégie gagnante en se mettant hors de portée des chasseurs. Trente têtes alignées devant vous, trente regards qui vous jugent, une mer houleuse de crânes et d’épaules, ça vous invite à prendre de l’altitude. D’emblée, je culmine à 4 810 mètres (le Mont Blanc), que dis-je, à 8 848 mètres (l’Everest), personne n’est encore monté si haut, ni aussi vite : troposphère, stratosphère, mésosphère, je franchis allègrement leurs trois couches successives. Cette fois on ne me voit plus, et je ne vois plus personne. Mais on m’entend, on n’entend d’ailleurs que moi – et le silence. L’enfant du Tambour, qui brise les vitres par la seule stridence de son cri, est battu, pulvérisé, et quelle audace, quel brio, quelle beauté souveraine je déploie à ces hauteurs insoupçonnées. Le plus dur sera de négocier la descente sans soulever un tonnerre d’applaudissements. Monsieur Lifar se dresse au milieu de cette mer houleuse. Tel un phare, il me fait signe, et c’est un bel oiseau blanc qui retombe sur ses pattes, que la vague dépose jusqu’au rivage. Roundup a beau me toiser avec tout le mépris dont le je le sais capable, je ne le regarde même pas, je suis libre et je sors. Mon atterrissage triomphal ne vient-il pas de sonner la fin du cours ?

En 210 pages d’une belle et rare intensité joueuse, Raymond Penblanc nous offre une fièvre poétique aux ramifications beaucoup plus puissantes que ce que le cadre du récit pourrait laisser initialement supposer, retournant comme un gant l’espace balisé des perversités adolescentes pour y ouvrir un bizarre havre de curiosité rêveuse et décidée.

Ce qu’en dit Guénaël Boutouillet dans son Matériau composite est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Raymond Penblanc

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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