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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Gagner la guerre » (Jean-Philippe Jaworski)

Peut-être le meilleur roman contemporain de cape et d’épée fantastique, ou de fantasy, tout simplement.

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Publié en 2009 aux Moutons Électriques, le premier roman de Jean-Philippe Jaworski, succédant à son recueil de nouvelles « Janua Vera », et comme lui situé dans l’univers du Vieux Royaume qu’il a développé à partir d’un canevas « classique » de jeu de rôle médiéval-fantastique, est sans doute l’une des réussites les plus éclatantes de la fantasy contemporaine.

Reprenant comme principal protagoniste et comme narrateur haut en couleurs le rusé spadassin de la déjà excellente nouvelle « Mauvaise donne », et développant à loisir les intrigues de sa république « vénitienne » de Ciudalia, tant dans de vastes desseins géopolitiques que dans des arrangements personnels infiniment plus prosaïques, l’auteur nous offre un très grand moment de cape et d’épée agrémentée de belles épices fantastiques, moment dont les 1 000 pages (en poche) passent comme par enchantement, tant l’intrigue principale est haletante de bout en bout, et tant les variations de rythme et les digressions apparentes concourent pleinement à l’édifice.

À peine le temps de me pencher au-dessus du bastingage : mon dernier repas, arrosé de piquette, a jailli hors de mes lèvres. Il a suivi une trajectoire fétide avant de se perdre dans l’écume et les vagues. Encore convulsé par les haut-le-cœur, j’ai essuyé les filaments baveux qui me poissaient le menton. Deux toises plus bas, l’océan se soulevait et bouillonnait, cinglé en cadence par les longues rangées de rames.
Je n’ai jamais aimé la mer.
Croyez-moi, les paltoquets qui se gargarisent sur la beauté des flots, ils n’ont jamais posé le pied sur une galère. La mer, ça secoue comme une rosse mal débourrée, ça crache et ça gifle comme une catin acariâtre, ça se soulève et ça retombe comme un tombereau sur une ornière ; et c’est plus gras, c’est plus trouble et plus limoneux que le pot d’aisance de feu ma grand-maman. Beauté des horizons changeants et souffle du grand large ? Foutaises ! La mer, c’est votre cuite la plus calamiteuse, en pire et sans l’ivresse.

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Cru et paillard, cruel et retors, rebondissant ou mélancolique, poisseux et étouffant ou au contraire neigeux et tourmenté, ce roman se hisse sans peine, avec son souffle digne d’Alexandre Dumas, dans la catégorie assez rare des grands romans contemporains de fantasy, aux côtés de monuments comme « La compagnie noire » de Glen Cook (dont il faudrait vraiment que je vous parle un de ces jours, à l’occasion d’une relecture ou non) ou le « Game of Thrones » de George R.R. Martin., allant mine de rien et comme à couvert beaucoup plus loin et plus profondément qu’eux dans son évocation des jeux du pouvoir, des moyens et des fins.

« On lâche du lest, Don Benvenuto ? » m’a lancé Copa Purgamini.
L’imbécile se croyait drôle. Il se pavanait dans son corselet d’arbalétrier, persuadé que les ricanements qui l’entouraient constituaient autant d’hommages à son trait d’esprit. Fruit pourri d’une vieille famille, tombée en décadence, Purgamini était un pigeon plus rengorgé qu’une outarde, qui avait dilapidé les derniers vestiges de son patrimoine dans les tripots de la ville basse. Par le passé, dans les bouges de la via Mala, j’avais eu l’imprudence de partager avec lui quelques verres et quelques filles, entre deux parties de cartes où je l’avais plumé sans vergogne ; aussi ce dégénéré en avait-il déduit que nous étions cul et chemise. Quand il m’avait reconnu dans la suite du patrice Mastiggia, il m’était tombé dans les bras comme si j’avais été son frère, et il me collait depuis comme une bernicle à son caillou. Je cumulais donc tous les plaisirs : la petite balade en mer, le purgatif et le raseur.
Et il y avait pire.
Le pire, il s’était profilé derrière nous une petite heure auparavant, alors que nous passions au large des îles Ætées. Trois voiles triangulaires s’étaient déployées sur l’horizon, vergues tendues à rompre, pavillons hostiles hissés. J’ai beau avoir le coup d’œil, je ne distinguais encore que des taches de couleur parfois dissimulées par l’écume ; mais la vigie et le premier maître, eux, avaient déjà identifié nos poursuivants : des chebecs armés en guerre. Et pas du menu fretin, pas des vulgaires pirates : leur pavillon était frappé du sphinx ailé de Ressine. Des navires de guerre de l’escadre royale.

Bon, il ne me reste plus, enthousiasmé, qu’à me précipiter sur les tomes déjà parus du « cycle celtique » (« Rois du monde ») entamé par Jean-Philippe Jaworski en 2013.

Ce qu’en dit très judicieusement Nébal est ici, ce qu’en dit Lohrkan est , ce qu’en dit Gromovar est ici, et ce qu’en dit le Traqueur Stellaire est . Une belle curiosité à noter : la présence sur La Cour d’Obéron, le site animé par Laetitia « Hikaki » Jaworski, d’une campagne jeu de rôle située dans le « Vieux Royaume », adaptée en règles AD&D.

Pour acheter la livre chez Charybde, c’est ici.

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Fava mask_L

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

11 réflexions sur “Note de lecture : « Gagner la guerre » (Jean-Philippe Jaworski)

  1. Très belle chronique, je ne suis pas loin de me laisser tenter 🙂
    La lecture préalable de Janua Vera est-elle conseillée ?
    Merci !

    Publié par Regnault Stéphane (@RegnaultStephan) | 27 août 2015, 14:00

Rétroliens/Pings

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