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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « À des années-lumière » (Marcel Cohen)

Conférence passionnante de Marcel Cohen, sous le signe d’une humanité écrasée, au cours d’un vingtième siècle où les hommes semblent avoir perdu le sens de l’Histoire et de leur destin personnel.

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marcel cohen 1

Au début de la première guerre mondiale, en 1915, Eugenio Montale, alors officier de l’armée italienne, invitât un officier autrichien, fait prisonnier et féru comme lui de poésie, de musique et d’opéra, à passer une soirée en sa compagnie à la Scala de Milan, avant de le raccompagner à sa prison à la fin de la soirée.

Partant de cette anecdote sidérante, «parce qu’elle se situe à des années-lumière de nous», Marcel Cohen se livre à un exercice de lucidité salutaire, pour souligner la disparition d’un monde, cet abîme qui s’est ouvert entre 1914 et 1918, puis avec les meurtres de la Shoah et des bombes atomiques, la révélation que l’homme dans ce siècle de l’industrie de masse en est arrivé aussi maintenant «à produire industriellement des cadavres par millions.» (Günther Anders).

Benjamin Fondane

Sur les traces de Günther Anders dans «L’obsolescence de l’homme», Marcel Cohen souligne dans ce texte, la version enrichie d’une conférence initialement prononcée en 1998, le décalage entre ce que l’homme est devenu capable de produire et ce qu’il est capable d’imaginer, après Auschwitz et Hiroshima, ces meurtres de masse dont il souligne, reprenant les mots de Benjamin Fondane à propos du national-socialisme, qu’ils sont comme «une glace déformante qui nous renvoie, grossis, les traits même de notre culture».

«C’est la qualité d’homme qui est visée et atteinte». (Jean-Luc Nancy)

Que peuvent l’art et la littérature, quand la réalité est devenue inexprimable, comment représenter un monde en décomposition sans renoncer, même si ce que l’on peut exprimer se réduit à la conscience de tout ce qui a été perdu, ou à donner forme «au vide immense à quoi peut se résumer une vie» ?

Lecture indispensable pour sa clairvoyance ce livre, publié en 2013 aux éditions Fario et présenté par le metteur en scène de théâtre Jean-François Peyret, libraire d’un soir chez Charybde en février 2014 (à réécouter ici), semble contenir un appel pour que les écrivains et les artistes conservent la volonté d’aborder les sujets les plus profonds et les plus graves de l’Histoire.

«Proust et Kafka sont parfaitement contemporains puisque le premier meurt en 1922, et le second en 1924. Mais des années-lumière, une fois encore, séparent leurs œuvres, comme le remarque brillamment Milan Kundera. Dans une interview, il compare l’œuvre de Proust à une comète de beauté pure, mais qui s’éloignait à jamais de nous. C’était pour conclure : «Alors que Proust s’étonne de l’univers vertigineux que constitue l’univers intérieur d’un homme, Kafka, lui, se pose une question radicalement différente : quelles sont encore les possibilités de l’homme dans un monde où les déterminations extérieures sont devenues si écrasantes que les mobiles intérieurs ne pèsent plus rien».»

Pour acheter ce livre chez Charybde, c’est ici.

Marcel Cohen. Photo : Olivier Roller.

 

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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