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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « L’imposteur » (Javier Cercas)

Le récit impossible, virtuose et sincère, de la genèse d’une imposture et de son rapport à la fiction autorisée.

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L'imposteur

Publié en 2014, à paraître en français en septembre 2015 chez Actes Sud dans une traduction de Élisabeth Beyer et Aleksandar Grujičić, le huitième roman de Javier Cercas est d’emblée à ranger, comme « Anatomie d’un instant«  (2009), dans ses « romans sans fiction », comme l’auteur les désigne lui-même.

Espagne, mai 2005 : un terrible scandale affole le pays, et au-delà. À quelques jours du soixantième anniversaire de la libération du camp de concentration de Mauthausen (où furent internés et assassinés par les nazis l’essentiel des 10 000 déportés républicains espagnols tombés entre leurs mains, comme le rappelle le magnifique roman « Nos yeux maudits » de David M. Thomas), un historien attentif et patient révèle, preuves à l’appui, que Enric Marco, le président de l’Amicale de Mauthausen, n’a en réalité jamais été déporté, et que, dans la foulée, une bonne partie de sa biographie héroïque de combattant républicain et d’acharné résistant anti-franquiste pourrait s’avérer largement fictive.

J’ai fait la connaissance de Marco au moment où je venais de publier mon dixième livre, Anatomie d’un instant, mais je ne traversais pas une bonne période. Je ne comprenais pas moi-même pourquoi. Ma famille semblait heureuse, mon livre était un succès ; il est vrai que mon père était décédé, mais depuis presque un an, un délai qui aurait dû être suffisant pour me laisser digérer sa mort. Je ne sais pas comment, mais j’en suis arrivé un jour à la conclusion que la cause de ma tristesse résidait dans mon livre récemment publié ; non seulement parce qu’il m’avait physiquement et mentalement épuisé, mais aussi (ou surtout) parce que c’était un livre bizarre, un roman étrange sans fiction, un récit rigoureusement réel, dépourvu du moindre recours à l’invention ou à la fantaisie. Je croyais que c’était ça qui m’avait tué. Je me répétais à toute heure, comme s’il s’agissait d’une consigne : « La réalité tue, la fiction sauve. » Je luttais tant bien que mal contre l’inquiétude et les crises de panique, je me couchais en pleurant, je me réveillais en pleurant et je passais mes journées à me cacher des gens afin de pouvoir pleurer.

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Pour diverses raisons, complexes et parfois contradictoires, et après bien des hésitations, dont il expose largement la trame dans son récit, Javier Cercas entreprend, peut-être sous l’impulsion décisive d’une conversation avec son ami Mario Vargas Llosa, de questionner en détail la biographie d’Enric Marco, en l’interrogeant directement, et en rencontrant, le plus possible, les diverses personnes l’ayant connu, dans un passé lointain comme dans un passé récent.

Au terme de ce dîner, j’ai passé des heures et des heures à me retourner dans le lit de mon hôtel à Madrid. Je pensais à Pisón et à Sílvia Barroso. Je pensais à Anna Maria Garcia et à Teresa Sala et à Primo Levi et je me demandais, puisque comprendre, c’est presque justifier, si quelqu’un avait le droit d’essayer de comprendre Enric Marco et de justifier ainsi son mensonge et nourrir sa vanité. Je me suis dit que Marco avait déjà raconté suffisamment de mensonges et que par conséquent, on ne pouvait plus parvenir à sa vérité par la fiction fiction mais uniquement par la vérité, par un roman sans fiction ou un récit réel, exempt d’invention et de fantaisie, et que d’essayer de construire un tel récit avec l’histoire de Marco était une tâche vouée à l’échec : d’abord parce que, selon le commentaire de Vargas Llosa dont je me suis souvenu « On ne connaîtra probablement jamais la véritable histoire de Marco » (« On ne saura jamais la vérité intime d’Enric Marco, son besoin de s’inventer une vie », avait aussi écrit Claudio Magris) ; et ensuite, parce que, comme le disait Fernando Arrabal dans un paradoxe dont je me suis également souvenu : « Histoire du menteur. Le menteur n’a pas d’histoire. Personne n’oserait raconter la chronique d’un mensonge ni la proposer comme une histoire vraie. Comment la raconter sans mentir ? » Il était donc impossible de raconter l’histoire de Marco ; ou, du moins, il était impossible de la raconter sans mentir. Alors pourquoi la raconter ? Pourquoi essayer d’écrire un livre qui ne pouvait pas s’écrire ? Pourquoi se lancer dans une entreprise impossible ?

Flossenburg

Le camp de concentration de Flossenburg, où Marco prétendait avoir été interné.

Plaçant initialement son enquête approfondie dans les confins de la folie, pas toujours très douce, de la mythomanie et de l’imposture sous le signe de « L’adversaire » d’Emmanuel Carrère et du « De sang-froid » de Truman Capote, Javier Cercas s’attaque en réalité, avec un courage, une honnêteté et une virtuosité qui forcent l’admiration à deux écueils aux allures résolues de roche Tarpéienne : traquer le dédale de la construction mythomaniaque pour tenter d’aboutir à une compréhension qui ne soit pas réhabilitation, d’une part, et explorer en détail et sans fard l’étrange proximité entre le constructeur de fictions autorisées qu’est le romancier et le machiniste de mensonges interdits qu’est l’imposteur, d’autre part.

Comme dans ses grands romans « avec fiction », « Les soldats de Salamine » ou « Les lois de la frontière », Javier Cercas utilise aussi le matériau que fut l’imposture d’Enric Marco pour relire et sonder toute l’histoire contemporaine de l’Espagne. À la différence de l’immense « Oméga mineur »  de Paul Verhaeghen, il ne propose pas une monstrueuse illustration ou mise en application de la mécanique du mensonge, mais en décortique les conditions de possibilité, qu’elles soient « internes », psychologiques, psychiatriques et opportunistes, ou « externes », historiques et politiques, mieux que quiconque, tout en interrogeant avec une passionnante finesse les ressorts parfois les plus enfouis de la création littéraire elle-même.

Menant tout au long de son récit une charge à la fois violente et subtile contre l’ « industrie de la mémoire », Javier Cercas confie pourtant le leitmotiv réel de l’ouvrage, son fil conducteur répété comme un refrain et un guide dans le brouillard, au William Faulkner de « Requiem pour une nonne » : « Le passé ne meurt jamais. Il n’est même pas le passé. »

Pour acheter le livre chez Charybde à partir du 2 septembre, c’est ici.

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FOTO.-Javier-Cercas

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

6 réflexions sur “Note de lecture : « L’imposteur » (Javier Cercas)

  1. Bonjour,
    Sur ce même thème passionnant de l’imposture et du délire mythomane, on peut penser aux très bons Un héros très discret, film de Jacques Audiard, et roman de Jean-françois Deniau.
    Amicalement,
    Jean Descas

    Publié par Jean | 11 août 2015, 14:09

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