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Notes de lecture 2015

Note de lecture bis : « Maîtres et serviteurs » (Pierre Michon)

L’art et la vie, le désir d’être maître et l’apprentissage du serviteur.

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Maîtres et serviteurs

Publié en 1990 chez Verdier, le quatrième ouvrage de Pierre Michon, somptueux recueil de trois longues nouvelles (qui sont désormais disponibles indépendamment en Verdier Poche), n’est que ma deuxième plongée dans l’art bref et intense de l’auteur, après la découverte de « Le roi du bois » il y a quelques semaines.

Comme dans ses textes précédents, « Vies minuscules » (1984) et « Vie de Joseph Roulin » (1988), à propos de Vincent Van Gogh, que je n’ai pas encore lus mais pour lesquels je fais entièrement confiance à la lecture de ma collègue et amie Charybde 7, Pierre Michon semble d’abord prétexter l’approche biographique de trois peintres, qu’il saisit dans des contextes et à des moments bien différents : Goya jeune, alors qu’il n’est pas encore « devenu Goya » (« Dieu ne finit pas »), Watteau à son crépuscule (« Je veux me divertir »), et Piero della Francesca, devenu aveugle, (« Fie-toi à ce signe »), pour mener à bien, en réalité, un tout autre projet que celui de nouvelles « Vies de peintres célèbres »Vasari étant d’ailleurs presque un acteur à part entière de la dernière des trois nouvelles.

Pierre Michon développe ici une véritable stratégie indirecte, formidable de subtilité, prétendant, comme les plus profondes toiles, ajouter de petites touches, langagières plutôt que graphiques, à sa phrase initialement, peut-être, « seulement » descriptive, pour traquer les métamorphoses secrètes du désir (qui sera largement l’objet, deux ans plus tard, de son « Le roi du bois »), derrière l’ambition maladroite du jeune Goya, vue de la cour d’Espagne, derrière la passion conquérante d’un Watteau, lue dans le regard d’un curé modèle occasionnel de son « Pierrot », ou encore derrière la modestie achevée d’un Piero della Francesca, telle que la côtoie in fine son obscur disciple Lorentino.

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Goya : Autoportrait (1771-1775)

Mais il ne se peut pas qu’elles ne l’aient croisé un jour, poussant une porte par exemple dans une académie, dans un palais où elles avaient pour béguin un peintre de renom qu’elles allaient rejoindre, Mengs, Giaquinto, Gasparini ou un des Tiepolo, ou quelque autre qui n’était pas un de ceux-là mais se prenait pour le meilleur de ceux-là, un bel Italien sec aux cheveux gris et à la main large, avec l’accent qu’ils ont à vous tourner le cœur, aimant les femmes et aimé d’elles, occupé à trouer quelque plafond de ces cieux infinis où plongent des anges avec des chevaux blancs, des nuages d’Italie, des trompettes, il ne se peut pas donc que poussant cette porte le cœur battant, d’une main faisant bouffer leurs cheveux, leur jupe, elles n’aient trouvé derrière, gourd, planté là comme une borne avec ses cartons sous le bras, poupin, ahuri et s’efforçant à sourire, le petit gros de Saragosse ; il ne se peut pas qu’elles n’aient un instant posé leur œil interrogateur, un peu fâché, sur ce lourdaud ; devant elles alors il s’effaçait un peu trop vite, s’inclinait un peu trop bas, il semblait souhaiter par-dessus tout disparaître et pourtant il restait là, mouche du coche et chien battu, à tourner autour d’eux, la comtesse et l’Italien, ne disant rien et roulant ses gros yeux, de tous ses gros yeux regardant dépasser un jupon, jouer une cheville sur le chevalet où s’était posé le pied, et quand le maestro pour en finir daignait jeter les yeux sur le Moïse aragonais ou la Vénus de paseo sortis du carton, les louer peut-être, par goût, par plaisanterie ou pour s’en débarrasser, il courbait encore plus l’échine, semblait près de fondre en larmes et gagnait la porte à reculons, courbette sur courbette ; et il ne manquait pas avant de sortir de regarder encore ce plafond infiniment bleu, émerveillé comme en foire un paysan devant qui des éléphants passent, mais matois, incrédule peut-être, agaçant, et si les grosses lèvres proches de pleurer disaient « quelle merveille, Maître. Un Raphaël, un Raphaël, vraiment », l’œil jaugeait la femme sous la robe, calculait le coût des bottes et des manchettes de l’Italien, et pourtant vénérait passionnément la main large, le savoir-faire dans les ciels et les Saintes-Trinités, la compétence mythologique et la séduction native du peintre à femmes, à académies et à plafonds : car avec tant d’envie et si peu de dons natifs il ne suppliait pas, il ne haïssait pas, il se posait là et attendait son heure, incertain si elle viendrait, patiemment, avec beaucoup de maladresse et autant de panique. (« Dieu ne finit pas »)

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Watteau, « Pierrot » (1718-1719)

Vers sept heures la pluie se mit à tomber. Les arbres reprirent leur vieille palabre ; Watteau était froid. Je le laissai à la servante en pleurs, au petit valet estomaqué. Dans le parc, sous le ciel gris, sur le chemin d’une petite cure, je ne vis pas de filles ni de mousquetaires, pas de chœurs, pas d’aigrettes ni de girandoles. Des oiseaux sortent des arbres, y retournent. Les cieux changent, leurs pluies ni leurs soleils ne nous récompensent. Qui paiera nos gages ? Quel maître nous comptera ces écus ? J’entends chuchoter ses jeunes filles, et les autres, ses femmes, je les entends crier. Elles attendent peut-être des gages, elles aussi. Maintenant, je suis seul au monde ; je mourrai un de ces automnes. L’automne vient, les choses jaunissent ; des processions de filles partent le matin avec des paniers à fruits, des projets amoureux, elles ont des robes et du rouge, elles rient, elles se frottent à des habits écarlates ; plus tard dans la journée, elles restent défaites au pied des arbres ; moi, à la traîne de cette procession, largué, trop fatigué pour continuer, je ne marche plus, je baisse les bras et je regarde vers vous. (« Je veux me divertir »)

Et Vasari, au terme de cette saynète miraculeuse qui lui vient davantage des vieux maîtres flamands avec leurs bestiaux, leur don, leur Dieu plus clément dans leurs terres froides, que de l’officine platonicienne où lui-même peignait des Vertus trop girondes et des gitons casqués, Vasari ne parle pas de ces opérations de cuisine. Il en reste là. Mais dans sa Vie de Piero della Francesca où prend place en dix lignes notre histoire, dans une petite parenthèse donc puisque la figure évanouie de Lorentino d’Angelo ne méritait pas à elle seule les dix ou vingt feuillets nécessaires au déploiement d’une Vie, il laisse entendre, ou plutôt n’en dit rien comme allant de soi, que le vieux disciple fut heureux de cette espèce de miracle, ébloui et reconnaissant qu’un saint en personne eût offert pour Carnaval un porc à ses enfants : il bénit son art, le triomphe encore une fois par le truchement de ce porc de l’ordre théologique, le nombre inflexible et la marche du monde ; il pleura de tendresse ; avec orgueil il produisit ce porc devant ses enfants. Et tous tombèrent à genoux. Vasari le laisse entendre. On peut ne pas croire Vasari. (« Fie-toi à ce signe »)

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Jouant malicieusement et néanmoins avec une singulière profondeur autour de l’adage hégélien voulant qu’ « il n’y ait pas de grand homme pour son valet de chambre », comme autour de la dialectique maître-serviteur du même auteur, Pierre Michon nous montre puissamment, à chaque ligne, qu’il n’y a peut-être pas d’homme, tout court, sans serviteur, et que ce serviteur est peut-être en lui avant tout, en une lecture curieusement oblique du « Sermon sur la montagne », éventuellement, ou en une construction poétique furieusement ambivalente, avant tout, dans laquelle l’extrême précision de l’agencement offre à chaque pas des interstices propices à une rêverie légèrement métaphysique et à une résonance personnelle toute vertigineuse.

Comme le disait magnifiquement Claro à propos d’un autre texte de Pierre Michon : « Que fait alors Michon, une fois dans la place? Certes, il rend hommage aux maîtres des lieux, puisque le voilà tour à tour chez les différents saints de son panthéon littéraire. Mais la déférence n’est pas l’affaire de Michon, il cherche autre chose, des fragments, des bouts d’os, peut-être une pépite. » On ne saurait mieux décrire ce sentiment qui saisit la lectrice ou le lecteur, de parcourir aussi ici une cathédrale de culture en compagnie humble et joueuse, pour tenter de découvrir de quoi la Gloire pourrait bien être le nom.

Ce qu’en dit superbement ma collègue et amie Charybde 7, sur ce même blog, est ici. Ce qu’en dit l’Hermite sur son blog est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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