☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le roi du bois » (Pierre Michon)

L’incroyable dissection poétique des mutations d’un désir pré-adolescent réputé socialement impossible.

x

le_roi_du_bois

Publié en 1992 aux éditions Infernales, réédité en 1996 chez Verdier sans les illustrations de Richard Texier, le sixième texte de Pierre Michon aura donc été pour moi celui de la découverte d’un très grand auteur, que me recommandaient depuis plusieurs années plusieurs lectrices et lecteurs estimé(e)s, et tout particulièrement ma collègue et amie Charybde 7.

Il y a un éblouissement dans ces cinquante pages : celui que procure, peut-être comme l’annonçait crânement et avec éclat le titre du tout premier texte de l’auteur, « Vies minuscules » (1984), la saisie d’un fragment d’humanité en apparence simple, modeste, mais tout travaillé de désir, pour en rendre compte d’une manière qui, très rapidement, n’a plus rien d’anodin, mais resplendit au contraire, par la grâce de la langue (traditionnelle en apparence, et incroyablement travaillée), de toute la densité de feux psychologiques, sociaux et politiques, redoutablement tapis dans les creux incertains d’une vie potentiellement banale, celle ici d’un modeste paysan devenu apprenti peintre pour goûter à la « vraie vie », celle des riches et des grands, pour finir sa vie en responsable des chasses d’un prince.

Moi, Gian Domenico Desiderii, j’ai travaillé vingt ans avec ce vieux fou. On me dit qu’il ne s’est pas encore décidé à mourir : j’entends de ses nouvelles, des louanges à son propos, et je vois de temps en temps quelqu’une de ses récentes fabriques avec les mêmes arbres, les mêmes bergeries, les mêmes palais quand le soleil se lève, et le ciel là-dessus comme un trou. La même splendeur sans doute, les mêmes merveilles. J’en ai soupé. Il n’en est pas encore dégoûté, le gros malin, le bon apôtre. Qu’il peigne encore, si ça lui chante. Qu’il se confise dans sa dévotion. Moi aussi je fus peintre, et maintenant je suis prince. Presque prince : je règne sur les piqueurs et les meutes, les équipages et la livrée, les carrosses ; je règne aussi sur les forêts ; je suis en ce bas monde connétable et videur de pots, factotum de Monseigneur de Nevers le duc Charles, qui tient Mantoue.

Le roi du bois 2

Lucidité et sécheresse du propos, subtile ironie de la conscience de soi et du désir déchaîné dès l’origine, confronté qu’il est au carcan des conventions, des destinées et des rôles assignés par la naissance : Pierre Michon s’immisce en finesse méticuleuse et joueuse dans l’intimité du doute de chacun, dans la forge des moteurs personnels, dans le sac des envies et des regrets, pour y faire jaillir précieuses étincelles et lames aiguisées, sans pitié.

J’ai peint pour être prince.
J’avais peut-être douze ans. C’était le plein été, l’heure du soir où il fait encore chaud, mais les ombres tournent. Je faisais glander des porcs dans un bois de chênes vers Nemi, en contrebas d’un grand chemin ; j’avais écorcé une baguette et m’étais beaucoup réjoui d’en frapper ces grosses bêtes ineptes passant à ma portée. Je m’en étais lassé et me contentais de briser à toute volée les fougères, les fleurs hautaines du sous-bois, dont ma violence exaltait les odeurs ; j’aimais user de ce fléau. J’entendis venir de loin une voiture lourde, à petit train ; je me cachai et me tins coi : le plein soleil frappait la route et j’étais là dans l’ombre à regarder cette route au soleil, pas plus haut que la terre, invisible. À dix pas de moi et de mes porcs dans la lumière de l’été un carrosse s’arrêta, peint, chiffré, avec des bandes d’azur : de cette caisse armoriée jaillit une fille très parée qui riait, elle courut comme vers moi ; elle m’offrit ses dents blanches, la fougue de ses yeux ; toujours riant elle se suspendit à la limite de l’ombre, résolument me tourna le dos, un interminable instant elle se campa dans ce soleil marbré de feuilles où flambèrent ses cheveux, ses jupes d’azur énorme, le blanc de ses mains et l’or de ses poignets, et quand dans un rêve ces mains se portèrent à ses jupes et les levèrent, les cuisses et les fesses prodigieuses me furent données, comme si c’était du jour, mais un jour plus épais ; brutalement tout cela s’accroupit et pissa. Je tremblais. Le jet d’or au soleil sombrement tombait, faisait un trou dans la mousse.

Brodant la dentelle moins innocente qu’il n’y paraît d’une épiphanie pré-adolescente, Pierre Michon dresse grâce à sa puissante prose poétique un portrait économe et pourtant d’une profondeur effrayante de la confrontation de toute une époque, d’une Renaissance remplaçant déjà les féodalités par d’autres féodalités sous d’autres noms, avec les désirs, forcément réputés à ignorer, des petits et des défavorisés, sans aucun soupçon de romantisme déplacé, mais avec toute la ferveur de l’entomologiste, cruel et tendre, compréhensif et glacial, complice et brutal.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

michon-cnl-herve-thouroude

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :