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Je me souviens

Je me souviens de : « Israël attaque » (Yves Cuau)

Dès 1968, une passionnante lecture des tenants et aboutissants de la guerre des Six Jours.

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Israel attaque

C’est la lecture actuellement en cours du « 1967 » de l’Israélien Tom Segev qui m’a rappelé cette lecture de 1978, piochée dans la bibliothèque paternelle, me fournissant ainsi mon premier contact « documenté » avec les conflits israélo-arabes, dont la terrible musique était fort prégnante dans  mon environnement militaire familial de l’époque, et dont les images télévisées, cinq ans plus tôt, de la guerre du Kippour, m’avaient durablement marqué. À treize ans, je ne comprenais bien entendu pas tout, et je l’ai ainsi relu au moins deux fois au cours des quatre années qui ont suivi.

Yves Cuau, l’un des rédacteurs en chef historiques de l’Express (au sein duquel il a accompli quasiment toute sa carrière de journaliste), écrivait ainsi courant 1968, un peu moins d’un an après les faits, ce compte rendu – qui n’était donc plus tout à fait « à chaud » – de la crise ayant mené à la guerre des Six Jours, de la guerre elle-même, et (un peu) de ses suites et de ses conséquences.

Les éventuels présupposés idéologiques de l’auteur savent se faire relativement discrets, même si on sent bien au fil des pages, entre autres, une réelle empathie vis-à-vis de l’Israël de cette époque, une admiration parfois paradoxale pour Gamal Abdel Nasser, une certaine détestation pour les néo-baassistes syriens (ceux d’avant Hafez El-Assad), une sympathie évidente pour le roi Hussein de Jordanie, une intelligente ambiguïté quant aux positions gaulliennes, et une méfiance réelle vis-à-vis des États-Unis. À la relecture rapide effectuée pour l’occasion de cette brève note, Yves Cuau offre bel et bien une leçon de journalisme en profondeur qui, sans prétendre approcher le travail d’historien que l’absence de recul n’aurait de toute façon pas permis alors, sait mobiliser à la fois une impressionnante documentation factuelle, un ensemble de sources locales, de tous niveaux, fort diversifié, une impressionnante culture politique et militaire du Moyen-Orient, et une indéniable compréhension des enjeux en présence.

Pyramides

Une des composantes du récit avait marqué mon souvenir : la réelle capacité d’Yves Cuau à faire partager non seulement la complexité politique et diplomatique de l’ensemble de la crise, soigneusement mise en perspective historique, ou la finesse stratégique et tactique des éléments purement « militaires » (s’il en est) du conflit, mais peut-être surtout (et c’est dans ces moments que son écriture journalistique – si rarement mise à contribution en format « long » – se hisse tout près de celle de Jean Lartéguy, voire de celle de Joseph Kessel) sa singulière réussite à mettre en scène de façon très vivante les personnages du drame : ses portraits « en situation » de Gamal Abdel Nasser, de Mohammed Heykal, du roi Hussein, de Levi Eshkol, d’Abba Eban, de David Ben Gourion, de Moshe Dayan, d’Ezer Weizmann, de Yitzhak Rabin, d’Israël Tal, d’Ariel Sharon, d’Abraham Yoffe ou de Mordechaï Hod, pour n’en citer que quelques-uns parmi des dizaines, sont réellement impressionnants.

Une autre composante m’a frappé en revanche à la relecture en diagonale, et en résonance avec les 200 premières pages du « 1967 » de Tom Segev (publié en 2005) : alors qu’il semble que le livre de ce dernier a  provoqué un certain scandale en Israël en évoquant (trop longuement et très chaotiquement, sans doute – voir la note de lecture concernée) l’état « dépressif » dans lequel se trouvait la société israélienne de 1966, et l’impact possible de cette situation sur la décision de guerre préventive, Yves Cuau, sous une forme beaucoup plus synthétique, évoque déjà ces aspects, dès 1968, sans qu’il y ait eu alors, à ma connaissance, le moindre tollé. Mystère du contexte politico-médiatique de la production de faits et d’analyses, sans doute, ou bien manifestation de l’effet de source, peut-être.

Raymond-Aron

Raymond Aron

Il serait sans doute dommage de ne pas citer, quasiment in extenso, la préface de Raymond Aron, en 1968, qui résonne étonnamment dans le monde de 2015, à plus d’un titre :

J’achève de lire le récit vivant, alerte, véridique, d’Yves Cuau, le jour même – 20 mars 1968 – où les journaux m’apprennent « l’action de représailles » lancée par les troupes israéliennes contre les bases de commandos arabes, situées en territoire jordanien. Le « conflit prolongé », selon l’expression de Mao-Tsé-Toung, continue. À l’expression courante – la guerre des Six Jours – il faudrait en substituer une autre : la bataille des six jours.
Les conditions de l’affrontement tragique demeurent, pour l’essentiel, ce qu’elles étaient hier. Israël peut perdre la guerre en perdant une bataille ; les Arabes ont une chance de gagner la guerre, le jour où ils remporteront une seule bataille.
Tout dérive de cette dissymétrie : du côté israélien, l’obsession de la sécurité, la conscience que chaque crise met en cause l’existence de l’État et de la nation, la doctrine de l’attaque préventive, inacceptable en théorie, inévitable en pratique ; du côté arabe, la confiance dans l’issue finale : le parti qui dispose du temps, de l’espace et du nombre l’emportera, fût-ce au siècle prochain.
En mai-juin 1967, l’engrenage de la violence a été mis en mouvement par les commandos syriens traversant la Jordanie pour poser des mines ou attaquer des kibboutzim en Galilée. Répliques israéliennes, menaces d’une expédition punitive, concentration égyptienne pour dissuader le gouvernement de Jérusalem : en trois semaines l’ascension atteignait aux extrêmes et une bataille d’anéantissement laissait l’armée israélienne maîtresse du terrain.
Bilan positif pour Israël, certes : périmètre de défense élargi, frontières plus faciles à protéger contre des troupes organisées. Mais en contrepartie, une minorité arabe plus nombreuse, soumise à une administration militaire ; l’opinion du monde, hier favorable à David contre Goliath, aujourd’hui proche de se retourner ; enfin la paix, seul objectif valable, seule victoire authentique, toujours inaccessible. Plus inaccessible ? Moins inaccessible ? Je ne sais.
En tout cas, alors qu’approche le premier anniversaire d’un triomphe militaire que les spécialistes ne se lassent pas d’admirer, une évidence s’impose, hélas : une fois de plus, la force n’a rien réglé. Et la formule fameuse de Hegel, dans sa Philosophie de l’Histoire, me revient à l’esprit : l’impuissance de la victoire.
Aurait-il pu en être autrement ? Le vainqueur aurait-il dû, dans son propre intérêt, surmonter sa victoire ? Offrir à ses ennemis des conditions qui ressemblent moins à une capitulation, davantage à une réconciliation ? Se contenter d’un nouveau cessez-le-feu, sans exiger de face-à-face, avec l’espoir que l’avenir finirait par apporter ce que les armes seules ne sauraient conquérir : le consentement arabe à l’existence d’un État juif sur la terre de Palestine, sacrée pour les fidèles des trois religions de Livre ?
Je me garderai d’une réponse catégorique qui semblerait marquée de pharisaïsme ou de naïveté à ceux qui, d’un côté ou de l’autre, ont le sentiment de lutter pour leur vie ou pour leur droit.
Mais quel Juif oserait oublier la leçon du passé ? Il ne reste rien de l’image que les antisémites se faisaient hier du Juif. Selon le mot de François Mauriac, Shylok est redevenu le roi David. Aucun peuple ne manque de courage. Aucun n’accepte sans révolte l’accusation de lâcheté. Aucun ne supporte le mépris de son ennemi.
Les deux peuples, arabe et hébreu, s’ils doivent un jour vivre en paix, devront se reconnaître réciproquement tels qu’ils sont, chacun également digne du respect de l’autre.

La règle du jeu de la rubrique « Je me souviens » sur ce blog est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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