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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Des nœuds d’acier » (Sandrine Collette)

Un ex-taulard plongé dans l’enfer d’une séquestration privée.

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Noeuds d'acier 1

Publié en 2013 chez Denoël, le premier roman de Sandrine Collette fut d’emblée récompensé par le Grand Prix de Littérature Policière. Tirant parti d’une capacité quelque peu paradoxale à mettre en scène la nature, dans sa simplicité comme dans sa sauvagerie (ce qu’elle nous démontrera avec brio et à grande échelle dans son « Six fourmis blanches » de 2015), elle feint d’exploiter d’abord une veine de littérature carcérale pour nous offrir en réalité une terrifiante expérience du huis clos, de la séquestration et de la confrontation au mal sous sa forme la plus sombrement et viscéralement abrutie.

À peine libéré des dix-neuf mois de prison qu’il vient de purger (profitant d’une libération anticipée pour bonne conduite), le narrateur ne peut résister à l’envie d’aller narguer son frère, désormais paralysé après le tabassage qu’il lui a fait subir pour le punir d’avoir couché avec sa femme, tabassage qui lui a valu son enfermement. Craignant les conséquences de son intrusion peu discrète à l’hôpital, il prend le large et échoue dans un coin reculé, aux confins montagneux et isolés. C’est là que, dissipée l’apparence initiale de havre champêtre de l’endroit, il va vivre une terrifiante expérience de séquestration auprès de deux frères septuagénaires totalement dégénérés.

L’eau vient de la source et elle doit avoisiner les dix degrés été comme hiver. Quand je me suis aspergé, mon estomac s’est rétracté sous le froid. Je me suis dépêché, pour le cas où les vieux changeraient d’avis, mais aussi parce que ça caillait sec. Mes mains ont perdu progressivement leur éclat rougeâtre de sang séché : des stries, des cicatrices s’y dessinaient déjà. En me penchant pour me débarbouiller, dans l’eau ridée du bac en pierre, j’ai vu mon visage.
Et là j’ai suspendu mon geste. Non, ce n’était pas moi. Pas possible. Dans le reflet un barbu émacié, l’air exténué et des cernes bleus sous les yeux, me regardait d’un air sidéré. Un type de vingt ans de plus que moi, d’une tristesse absolue, sale comme un peigne. J’ai tendu la main vers l’eau et je l’ai brouillée d’un coup. Bon Dieu, je n’avais pas pu changer comme ça, pas si vite. J’ai eu une pensée furtive pour Luc et son visage de vieillard abîmé par les coups, je ne voulais pas déjà lui ressembler. Moi aussi j’avais une dent ébréchée, et des traits tirés à en être anormaux.
Les plaies de ma pommette et de mon arcade sourcilière étaient encore gonflées. Je les ai nettoyées mécaniquement. Le cœur n’y était plus et je cherchais juste un peu de temps pour reprendre pied, en agitant l’eau d’une main ici et là dans le lavoir, pour que les vieux croient que je n’avais pas fini.
J’aurais préféré ne pas voir.
J’aurais préféré ne pas savoir.
Les vieux me surveillaient en permanence, je devinais leur regard dans mon dos et j’ai renoncé à enlever mon pantalon pour continuer à me laver. je m’en foutais, finalement, d’être un peu moins sale.
Moi aussi j’avais commencé à mourir.

Des-noeuds-d-acier

Comme dans un « Délivrance » (1970) de James Dickey qui aurait cette fois vraiment beaucoup plus mal tourné, peut-être, ou bien en lorgnant éventuellement du côté du « Claustria » (2012) de Régis Jauffret, Sandrine Collette organise au millimètre, sans aucune pitié pour la lectrice ou le lecteur, l’enfermement aux mains du mal sordide, impavide et sûr de son impunité,la transformation en objet – le « chien » – qui malgré l’endurcissement de la prison voit fondre au fil des jours ses forces, ses espoirs, ses résistances et sa volonté de lutter ou de vivre.

J’ai cherché quelque chose en moi pour tenir le coup. Un peu de force, pour la mesurer, savoir si je pouvais compter sur elle, et combien de temps. Les yeux fermés, j’ai parcouru lentement mon corps. Je faisais ça en prison, pour faire l’appel en quelque sorte, vérifier que ça allait à peu près. Mais là. À chaque organe, chaque articulation et chaque muscle, les messages d’alerte se chevauchaient dans un désordre paniqué. Douleur, rupture, crampe, sang, hématome ; et toujours le visage de cet horrible vieillard que j’avais vu dans le reflet du lavoir. Une sorte d’enfer sur terre. Ma respiration se coupait de larmes.

Une terrifiante expérience conduite avec une impressionnante maturité d’écriture.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Sandrine Collette pendant le salon Polars du Sud à Toulouse en 2013

Sandrine Collette pendant le salon Polars du Sud à Toulouse en 2013 – © Christelle Guillaumot

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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