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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Nos occupations » suivi de « La Commission centrale de l’enfance » (David Lescot)

Deux petits miracles de théâtre et de langage, autour de la lutte libératoire et de ses lendemains, même lointains.

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RELECTURE

Nos occupations

Publié en 2008 chez Actes Sud dans la précieuse collection Papiers dédiée au théâtre, ce recueil de David Lescot (que j’ai d’abord connu comme musicien, celui ayant composé la formidable mise en musique pour la mise en scène du « Prince » de Machiavel par Anne Torrès aux Amandiers en 2001) regroupe les textes de deux de ses pièces, « Nos occupations », montée pour la première fois en 2010 au Centre Dramatique National d’Orléans, et « La Commission centrale de l’enfance », montée deux ans plus tôt à la Maison de la Poésie et au Théâtre des Abbesses.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Les 60 pages de « Nos occupations » proposent 48 brèves scènes, la plupart dialoguées, mais certaines, muettes, se réduisant ici à leurs didascalies, mettant en jeu quelques personnages supposés être des résistants (mais parmi lesquels ont pu s’infiltrer des traîtres éventuels, de simples profiteurs ou des supporters de la vingt-cinquième heure), pendant une Occupation (qui, bien qu’elle ne soit jamais directement nommée, apparaît rapidement, à de nombreux indices, comme celle de la France par l’Allemagne en 1940-1944), et juste après, au moment d’une Libération.

David Lescot mêle ici de très impressionnante manière tous les éléments mythiques et documentaires des réseaux clandestins, de l’espionnage, de la sécurisation des communications et des actions, du recrutement de sources, des nécessaires opérations de contre-espionnage, sous la menace des trahisons, des dénonciations, des repérages radiogoniométriques ou des rafles, s’appuyant sur l’imaginaire de toutes les « Armées des ombres » pour mieux rendre le vertige de la lutte armée de libération et de ses lendemains qui déchantent éventuellement. En dramaturge à la fois accompli et ô combien atypique, il distille un texte d’une immense sobriété, aux intenses ellipses, dans lequel chaque formule proférée en évoque d’autres in petto pour la lectrice ou le lecteur. Du grand art du langage en action, qu’annonce déjà avec force la somptueuse ambiguïté de son titre, « Nos occupations ».

L'armée des ombres

Mercier et Frésure. Dehors.
MERCIER. Marion sera le nom de l’atterrissage.
FRÉSURE. La prairie est pareille aux autres prairies.
MERCIER. Les cours d’eau vus d’en haut pas moyen de se tromper.
FRÉSURE. En ce moment c’est la purée de pois.
MERCIER. Pour le jour on ôtera dix au nombre.
FRÉSURE. Pour le vent.
MERCIER. Plantez trois piquets. Au dernier moment. Dont un fanion pour le sommet.
FRÉSURE. La première émission.
MERCIER. Après-demain.
FRÉSURE. D’ici à ce que le ciel se dégage.
MERCIER. Tendez l’oreille jour après jour à la même heure.
FRÉSURE. Luxueuse habitude.
MERCIER. Si vous avez le truc pour un rencard quotidien implicite irrégulier différant constamment l’heure H faites-nous profiter.
FRÉSURE. J’écouterai.
MERCIER. Ils seront deux. L’un passe. L’autre rentre. Les bras chargés de cadeaux.

Un visionnage intégral de la création de « Nos occupations » à la Filature de Mulhouse en janvier 2014 est disponible ici. Une belle chronique de Jean-Pierre Thibaudat se trouve ici.

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« La Commission centrale de l’enfance » a aussi, presque paradoxalement, à voir avec l’Occupation allemande de 1940-1944, pourtant déjà bien lointaine au moment où prend place ce récit, confié au public d’une voix tour à tour légèrement amusée, gentiment nostalgique ou extraordinairement songeuse par un David Lescot s’accompagnant seul à la guitare électrique (sans amplification !) : l’auteur y conte ses souvenirs de colonies de vacances, dans les années 1980, au sein de l’une des institutions mises en place dès 1944 par le Parti Communiste Français pour accueillir les enfants orphelins des Juifs de France (prioritairement les enfants de Juifs communistes mais pas uniquement) massacrés par les Nazis et leurs complices français, et dont l’ensemble des familles (parents, mais aussi oncles, tantes et grands-parents) fut envoyé à l’Est pour y être assassinés.

Tout ce que je sais
je l’ai appris dans ce qui restait des colonies de vacances imaginées par les Juifs du Parti communiste français juste après la guerre
pour donner du bonheur, pour que prennent l’air, pour que voient pour la première fois la mer les rejetons des disparus déportés fusillés qu’on envoyait passer quatre ou cinq semaines dans les provinces de France ou dans les pays frères de l’Union soviétique
et qui revenaient en pleine forme, les yeux brillants de joie, des chansons hilarantes dans la poitrine, dans la gorge, dans la bouche
et un foulard de pionnier d’élite autour du cou
Est-ce qu’il fallait encore consoler les enfants de ces enfants-là ?
Quelques décennies plus tard ils avaient encore le loisir de partir
non plus vers les contrées du Bloc mais dans le Périgord
et c’était toujours comme avant
et il restait même suffisamment de Juifs communistes pour composer l’équipe de direction
et certains pas beaucoup des enfants de la colonie avaient des parents qui étaient eux-mêmes juifs communistes
et quelques autres encore plus rares des parents qui n’étaient pas juifs mais qui étaient quand même communistes
et la grande majorité des parents qui n’étaient plus communistes mais qui étaient toujours juifs
les enfants pour leur part étaient juifs en général mais ils n’étaient pas spécialement communistes
au grand regret de l’équipe de direction qui déplorait parfois leur individualisme, leur mauvais esprit, leur obscénité, leur attachement à la propriété privée,
mais les couvait tout de même s’occupait d’eux comme une autre famille avec beaucoup de générosité et beaucoup de chaleur,
et leur apprenait El pueblo unido jamás sera vencido

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David Lescot joue ici miraculeusement du contraste permanent entre le joyeux souvenir d’enfance, de l’aventure à bien des égards que représentèrent ces internats champêtres du temps de quelques étés, des divers apprentissages qui y prirent place, et la sombre réminiscence de leur origine maudite, le tout aux accents d’un grand rêve jeté à terre, de la déliquescence de plus en plus apparemment consommée, dans ces années-là, du communisme, mais aussi d’une certaine idée du rapport entre les êtres, de la disparition programmée, hors de certaines enclaves (et l’on peut songer au ressenti curieusement similaire de certaines colonies de vacances d’obédience religieuse, dans ces mêmes années), du sentiment de générosité (qui n’est pas exactement la simple « charité ») du rang des valeurs socialement motrices.

Une des plus poignantes expériences de théâtre que j’aie vécues ces dernières années, que le texte seul, dans sa fausse gaucherie d’heure de la confidence, rend merveilleusement.

La guitare aussi bien sûr c’est pour faire troubadour, griot, rhapsode.
Tu racontes et en même temps tu t’accompagnes.
C’était ça mon idée c’était ça que je voulais faire. Je le dis pour ceux qui se demanderaient « Pourquoi est-ce qu’il a pris une guitare, pourquoi est-ce qu’il ne dit pas son texte simplement, sans tralala ? »
Mais parce que moi je raconte une épopée ou, disons, la fin d’une épopée, et qu’à défaut d’avoir été un acteur des heures historiques de cette épopée je voudrais, enfin je rêverais (mais est-ce que je peux le faire ?) je rêverais d’être au moins le poète épique de cette épopée. Et le poète épique non seulement il raconte, mais aussi il chante, et aussi il s’accompagne, avec un instrument à cordes.
Et donc voici mon instrument à cordes, cette guitare, qui est une guitare électrique, mais dont je ne joue pas comme d’une guitare électrique, vous l’aurez sans doute remarqué, j’en joue très modestement, comme d’une guitare sèche, c’est-à-dire comme je peux.
Mais c’est néanmoins une guitare électrique, bien sûr, puisque je parle subjectivement d’un épisode très mal connu de l’histoire du communisme en Europe occidentale à l’ère de la post-électrification.

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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