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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Avec les moines soldats » (Lutz Bassmann)

Les cauchemars étrangement poétiques d’«agents»  désabusés, au-delà du désespoir.

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lutz bassmann

Dans un lieu étrange et indéfini, comme la pâte dont sont faits les rêves, Schwahn, Brown et Monge sont les moines-soldats, ultimes soldats dévoués, quoique désabusés, de «l’Organisation», chargés d’effectuer des missions dont le sens leur échappe : exorciser une maison hantée en bord de mer, ou aller en pleine nuit, à une heure précise, au Tong Fong hôtel, sans comprendre pourquoi.
«L’Organisation» combattait autrefois pour faire advenir une société plus égalitaire mais le sens de sa mission a disparu dans une humanité dévastée, en train de faire naufrage.

«Bien que toujours désireuse de modifier le cours de l’histoire, l’Organisation avait renoncé à ses références anciennes. Elle savait que l’humanité était fichue et elle ne nourrissait plus l’espoir de voir naître sur terre une société prolétarienne juste et fraternelle. Elle souhaitait sauver en urgence le peu qui restait encore à sauver, et, comme les outils utopiques du passé se révélaient inopérants et même absurdes, elle fondait à présent sa stratégie sur des forces obscures qu’autrefois elle avait dénoncées comme surgies d’esprits arriérés ou typiques de régressions féodales : les rêves, les imprécations schizophrènes, les transes chamaniques, le fakirisme. Outre les bureaucrates maniaques de toujours, en haut de la hiérarchie on trouvait désormais des spécialistes de la métempsychose et des moines. Brown avait le sens de la discipline et il leur obéissait, mais il regrettait les temps mythiques, quand l’Organisation prônait la révolution mondiale ou, à défaut, les assassinats de responsables et de criminels, et que les agents se rendaient dans des lieux exotiques pour cribler de balles tel ou tel ignoble individu ou détruire telle ou telle insupportable cible. Comme il regrettait fortement ces temps-là. Atteint par un noir scepticisme, il ne voyait pas dans sa propre activité une manière efficace de repousser l’extinction du genre humain, ou du moins de préparer ce qu’il y aurait après l’avenir. Il s’adaptait, il avait été entraîné pour s’adapter à n’importe quelle situation, mais son enthousiasme militant était maintenant gangrené, pour ne pas dire proche de zéro. Il ne comprenait plus ce qu’il faisait sur terre. Il sentait la fin rôder, la sienne comme celle des autres. A maintes reprises, il avait envisagé le suicide, mais, par fatalisme, il ne retournait pas contre lui son arme de service et il continuait à accepter des missions, à voyager, à écouter les élucubrations de ses chefs. Et, pour finir, sans excitation et sans joie, il allait trouver les agents locaux qu’on lui désignait et il suivait à la lettre leurs instructions délirantes.»

Les histoires se rejouent, la mission de Brown au Tong Fong hôtel, avec des variantes mais toujours baignées dans l’incertitude, avec les mêmes acteurs, derniers représentants d‘une humanité au-delà du désastre, personnages de cauchemars récurrents et poignants.

«Durant la nuit, l’avertisseur de la locomotive avait beuglé à tout moment, avec une sorte d’obstination maniaque, comme si sans cesse le conducteur avait à effrayer des animaux ou des refugiés étendus sur la voie. Brown dormait par brèves périodes d’un demi-quart d’heure. Quand le train entamait une courbe, entre deux obscurités, il apercevait des dunes de gravier que les phares éclairaient obliquement pendant une seconde, des montagnes de granules noirs où la vie semblait impossible. Jamais ne surgissait la moindre silhouette de bétail noctambule ni la forme hagarde d’un vagabond d’apparence loqueteuse ou semi-loqueteuse ou même humaine. Avant que l’obscurité réenvahisse tout, Brown fermait les yeux. La voiture n’était pas éclairée et il ne distinguait même pas son propre reflet sur la vitre. Il somnolait, ses pensées erraient vers des paysages d’autres planètes, il imaginait d’autres mondes morts, encore plus morts que celui-ci, encore plus éteints, puis de nouveau il sombrait dans l’inconscience.»

Abrutis d’hébétude, les moines-soldats ne renoncent pas, toujours fidèles à une cause dont ils savent pourtant qu’elle est devenue sans objet, consumés par l’idéal dissous dans les défaites de l’homme.

Noirceur insurmontable, humour du désastre, beauté paradoxale des visions de ce monde crépusculaire, «Avec les moines-soldats» est un incontournable de la bibliothèque post-exotique, un «univers prolétarien de secours» paru aux éditions Verdier en 2008 en même temps que les «Haïkus de prison», et avant le poignant «Danse avec Nathan Golshem».

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

 

À propos de Marianne

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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