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Lectures BD, Nouveautés

Lecture BD : « Zaï zaï zaï zaï » (Fabcaro)

Un road movie dystopique et déjanté, un humour absurde et grinçant pour montrer l’avenir proche de la machine à consommer.

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Zai zai zai zai

Publié en mai 2015 chez Six Pieds Sous Terre, ce nouvel album de Fabcaro joue avec une extrême efficacité du télescopage entre l’imagerie d’une réalité ordinaire, dépouillée et stylisée, et le scénario d’une dystopie absurde et glaçante, extrapolant gaillardement des tendances observables dans les angles morts de nos sociétés, dans une veine pas si éloignée du travail d’Emmanuelle Heidsieck dans son « À l’aide ou le rapport W » à propos de la répression légale du don, de la gratuité et du bénévolat, où le sérieux des rapports officiels aurait été brutalement plongé dans un bain d’acide joyeux à la Lewis Carroll.

Démarrant sur les chapeaux de roue par un « fait divers » tragique qui nous envoie d’emblée au cœur de la machine dystopique (un dessinateur de BD « bien sous tous rapports » et « socialement intégré », ayant oublié sa carte de fidélité chez lui lors du passage en caisse au supermarché, se voit fort « logiquement » appréhendé par un vigile, auquel il échappe pour entamer une véritable cavale, toutes les forces de la loi à sa poursuite), Fabcaro joue à merveille (comme il l’avait fait, sur un « sujet » totalement différent, dans son hilarant « Carnet du Pérou ») de sa singulière capacité à ouvrir en permanence des abîmes à chaque pas de la lectrice ou du lecteur, inventant des précipices emboîtés dans la normalité apparente des choses, et jouant en maître de la dissonance entre le texte et l’image.

N’hésitant pas à convoquer nombre de figures instantanées du rire absurde (le vigile utilisant la roulade arrière comme arme, la caissière songeant à demander sa mutation en poissonnerie pour surmonter le traumatisme vécu lors de l’incident, l’épouse du présentateur du journal télévisé venant se plaindre gentiment en direct qu’il rate tous les soirs le dîner familial à 20 h, la famille de rencontre demandant à l’auto-stoppeur de chanter avec eux pour ne pas casser l’ambiance du départ en vacances, le policier de la brigade canine donnant des ordres à son chien empaillé depuis sept ans, les experts télévisés commentant en direct leurs propres postures et attitudes, …), Fabcaro provoque le rire à chaque page, en variant sans arrêt ses effets.

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En utilisant un graphisme qui renvoie explicitement à l’époque du premier grand triomphe de la consommation (les années 50 américaines si lucidement analysées par Marshall McLuhan dans sa « Mariée mécanique » – un must, disons-le au passage) et une insertion du dialogue sur ce « fond visuel » qui évoque beaucoup le délicieusement terrifiant « Putain c’est la guerre ! » de David Rees (traduit en français par Claro), brûlot dénonçant en une série de vignettes standardisées et joliment détournées la politique internationale américaine au lendemain du 11 septembre 2001, Fabcaro obtient tout au long de ce road movie un redoutable effet de déstabilisation de la lectrice ou du lecteur : pris au piège des coqs-à-l’âne apparents, ne sachant vite plus sur quel pied danser lorsqu’une situation « connue » semble se présenter, confronté au triomphe quotidien d’une bien-pensance obéissante qui trouve « normales » les plus outrées et les plus délétères des mesures sociales et policières adoptées, il (elle) ne peut que céder au formidable grincement qui habite chaque instant de son rire.

Si l’on retrouve aussi, large écho du « Carnet du Pérou », les clins d’œil et les presque « private jokes » autour du métier de dessinateur ou d’auteur de BD, le ton, sous le rire permanent, se fait nettement plus grave et moins primesautier (même lorsque le brave vigile de la scène initiale tente de reproduire devant les caméras du journal de 20 h la fameuse roulade arrière qui fait sa force dissuasive, ou lorsque des vedettes de variétés au style nettement « Les enfoirés » entonnent aux heures de grande écoute leur chanson, spécialement créée pour l’occasion, « Tu n’as pas ta carte du magasin / Mais toi aussi tu rêves à demain »).

Une excellente lecture : mille mercis à la généreuse amie à qui je dois ce cadeau inspiré !

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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fabcaro

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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