☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « La conduite de la guerre » (William Langewiesche)

Le massacre d’Haditha en Irak, sa genèse structurelle, ses conséquences symptomatiques.

x

La conduite de la guerre

Publié en novembre 2006 dans Vanity Fair, dont William Langewiesche est correspondant international permanent, traduit en français en 2008 aux éditions Allia par Arnaud Pouillot (auquel on doit aussi la traduction de « Atomic Bazaar »), ce long article traite principalement de ce qu’il est convenu d’appeler, selon les sources, la bataille ou le massacre d’Haditha, ayant eu lieu en Irak le 19 novembre 2005, lorsqu’une escouade d’US Marines, après l’explosion d’une mine artisanale (IED, Improvised Explosive Device) ayant causé la mort de l’un des leurs, exécuta 24 Irakiens du voisinage, dont plusieurs enfants en bas âge, femmes ou vieillards.

D’abord lourdement couverte par la hiérarchie, la « bavure » (si l’on ose dire) fut mise à jour par l’insistance de journalistes du magazine Time, forçant l’ouverture d’une enquête qui, après plusieurs contorsions plutôt laborieuses, devait aboutir à l’inculpation de huit Marines en décembre 2006, dont sept furent innocentés en 2008, et un seul finalement condamné, d’abord pour « homicide par négligence », réduit à « non-accomplissement de son devoir » en 2012, ce qui fut commenté, sans éclat, sept ans après les faits, comme un magistral déni de justice par la majorité de la presse internationale.

Al Qaida en Irak utilise encore aujourd’hui abondamment le massacre d’Haditha comme une aide décisive au recrutement de ses troupes. Depuis sa création, Daesh l’utilise aussi massivement.

L’Euphrate est un fleuve tranquille. Il serpente silencieusement à travers le désert, apportant la vie à la province d’Anbar, flanqué de la végétation qui pousse le long de ses rives, alimentant en eau fermes et palmeraies ainsi qu’une série de bourgades et de villes : Falloujah, Ramadi, Hit, Haditha. Celles-ci font partie des lieux que les affrontements ont rendu célèbres : des communautés conservatrices, autrefois calmes, qui ont mis en échec le pouvoir américain et où la rébellion sunnite continue de s’étendre, en dépit de toutes les définitions réductrices de ce qu’est une victoire militaire.

VF 1

Photo : © Vanity Fair

William Langewiesche utilise ici magistralement le ton clinique qui est l’une de ses marques de fabrique, lui permettant au cas par cas certains effets d’humour noir, très « tongue-in-cheek », lorsqu’il associe brutaux relevés des faits, rapprochements avec un contexte riche en méta-langage et méta-instructions, et constats de bon sens nourris d’une connaissance détaillée du terrain, de son histoire et de son anthropologie, connaissance dont il ne peut que noter, au fil de son récit, la cruelle absence chez l’ensemble ou presque des militaires américains sur place.

Ces 100 pages (dans le tout petit format qu’affectionne Allia pour les nouvelles et les articles publiés isolément) en disent davantage sur l’inadaptation structurelle de l’outil militaire américain, tant au plan tactique qu’au plan stratégique, à la conduite d’opérations de contre-insurrection, dans la durée, sur un terrain culturellement non pas seulement inconnu, mais traité le plus souvent véritablement à contre-sens. Le récit froid que fait William Langewiesche de la fameuse « bataille de Falloujah », notamment, est un petit chef d’œuvre d’ironie rentrée, de faits parlant terriblement d’eux-mêmes, de mise en évidence de l’aveuglement d’une machine qui tourne à vide. Ces éléments sont connus, et ont déjà, sous d’autres formes, fait l’objet de saisissantes mises en fiction, que ce soient, par exemple, les films « Battle for Haditha » (2007) de Nick Broomfield, « Dans la vallée d’Elah » (2007) de Paul Haggis, « Démineurs » (2009) de Kathryn Bigelow, « Route Irish » (2011) de Ken Loach, la mini-série TV « Generation Kill » (2008) de David Simon et Ed Burns, les romans « Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn » (2012) de Ben Fountain, « Fin de mission » (2014) de Phil Klay, « La très bouleversante confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté » (2014) d’Emmanuel Adely, ou encore le reportage « Bagdad zone rouge » (2008) d’Anne Nivat : « La conduite de la guerre » en extrait peut-être la substance même de la manière condensée la plus éclatante qui soit.

Battle for Haditha

Les hommes répondirent avec le cri de ralliement des Marines, Hou-rah et des Amens.
McConnell dit : « Profitez du repas s’il vous plaît. Vous pouvez lever vos verres à la santé des cuisiniers. Ils ont travaillé dur. Et si vous croisez quelqu’un du magasin Quatre, saluez-le, parce qu’ils ont transporté tout ce que vous voyez ici et ce n’est pas l’endroit le plus tranquille pour convoyer de la nourriture. Je suis content que vous soyez tous ici et, surtout, joyeux Thanksgiving. Allez de l’avant et accomplissez de grandes choses. Hou-rah ! »
Hou-rah. Les Irakiens vivent dans une société basée sur l’honneur, construite autour de liens familiaux étroits. Quand des non-combattants sont tués, cela n’a pas beaucoup d’importance pour les survivants de savoir si les règles des Américains ou si les décisions des tribunaux militaires américains le permettent. Les survivants prennent le chemin de la guerre en retour, ce qui alimente encore un peu plus une spirale de violence sans espoir de solution pacifique. Haditha n’en est qu’un petit exemple. Depuis, trois ans après environ, la haine des forces américaines est devenue si vive dans la ville que les militaires qui enquêtent pour les procès de Pendleton ont abandonné l’idée de se rendre sur place. Cette haine est une haine de sang. C’est le genre de haine pour laquelle les gens sont prêts à mourir, sans autre but que la vengeance. C’est ce qui est immédiatement apparu sur une vidéo qui fut tournée par un voisin irakien après le massacre ; vidéo qui fut ensuite donnée au magazine Time. Le corps des Marines a eu tort de prendre cette vidéo à la légère, d’en parler en termes de fiction et de propagande. Il s’agit d’un authentique artefact irakien. Elle devrait être montrée aux bleus pendant leur préparation. Elle devcrait être montrée aux généraux en charge du commandement. Les images qu’elle montre sont brutes. Des gens se déplacent autour des dépouilles défigurées, elles pleurent, elles sont en deuil et elles jurent vengeance devant Dieu. « C’est mon frère ! Mon frère ! Mon frère ! » Dans une des pièces où les événements ont eu lieu, un garçon au regard dur montre le corps de son père. Ravalant des sanglots de colère, il crie : « Je veux dire que c’est mon père ! Dieu punira les Américains ! Montrez-moi à la caméra ! C’est mon père ! Il venait d’acheter un garage ! Il n’avait pas encore donné tout l’argent au propriétaire et il a été tué ! »
Un autre homme crie : « C’est ça, la démocratie ? »
Bon, oui, mais non, en fait, c’est Haditha. Pour les États-Unis, c’est à cela que ressemble la défaite dans cette guerre.

Il est d’autant plus dommage, pour ce grand petit texte, que la traduction soit ici presque défaillante, tant les hésitations et les maladresses à propos de termes militaires et techniques abondent, se plaçant même à plusieurs reprises dans la zone du contresens, et surtout que, dès le titre, sans que l’on puisse deviner pourquoi, l’intention de l’auteur, pourtant lumineuse avec ce « Règles d’engagement », terme utilisé par toutes les armées au combat et qui permettait ici de subtils échos, ait été trahie par ce « La conduite de la guerre », abstrait et fort loin du propos nourri de compréhension intime du terrain qu’est celui de William Langewiesche.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

1182_langewiesche

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :