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Notes de lecture 2011

Note de lecture : « Atomic Bazaar » (William Langewiesche)

Dense reportage sur la prolifération nucléaire à partir du cas du Pakistan.

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Atomic Bazaar

William Langewiesche, journaliste américain connu pour sa rare capacité d’immersion dans ses sujets et ses reportages originaux et approfondis, notamment « Sahara dévoilé : un voyage à travers le désert » (1996), fruit de ses trois années passées à arpenter l’Algérie, le Mali, le Niger et le Sénégal pour The Atlantic Monthly, « American Ground, déconstruire le World Trade Center » (2002), autour du déblaiement des débris du 11 septembre à New York, ou encore « Cargo hors-la-loi, un monde crime et de chaos » (2004), à propos de la piraterie maritime internationale, livrait en 2007, un an après avoir rejoint Vanity Fair dont il est désormais le grand correspondant international, ce livre sur la prolifération nucléaire, construit principalement autour de l’expérience pakistanaise, traduit en français en 2010 aux éditions Allia par Arnaud Pouillot.

Pas de chance, mais le monde dans lequel nous vivons est comme cela. Les villes sont par ailleurs des cibles faciles. Plus exactement, elles brûlent bien, elles sont denses, elles sont fragiles. Cela vaut pour New York avec tout son béton et son acier de haute qualité, et encore plus pour les nouvelles conurbations asiatiques. Au-delà de cela, il existe des différences significatives dans la dynamique des explosions nucléaires, dépendant largement de la taille de l’explosion et de l’altitude à laquelle elle a lieu.

Le style de Langewiesche, froid, factuel, quasiment clinique, s’y exprime pleinement, usant de la nécessité de vulgarisation caractéristique des médias pour lesquels il écrit comme d’un subtil prétexte à déployer un redoutable humour « tongue-in-cheek », pour nous présenter en 216 pages une vision toujours nuancée mais vertigineuse, sur (comme le dit le sous-titre américain de l’ouvrage) « la montée du nucléaire des pauvres ». Partant d’une mise en perspective depuis Hiroshima à partir du personnage de Paul Tibbets, pilote du B-29 de ce jour-là, l’auteur accumule les témoignages puisés au cours d’entretiens approfondis en Russie, au Pakistan, en France ou aux États-Unis, pour décrypter la manière dont les filières terroristes côtoient les différents marchés nucléaires, le plus souvent en vain.

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Si vous étiez un terroriste désireux de mener à bien une frappe nucléaire, vous ne pourriez pas compter sur l’acquisition d’un engin existant. Ces derniers sont considérés comme des propriétés nationales d’une importance critique, gardés par des troupes d’élite dans des installations militaires fortifiées et il serait extrêmement difficile de s’en approcher ou d’en acheter un.Quelques rapports suggèrent le contraire, tout particulièrement à cause de rumeurs. Certaines concernent l’infiltration de membres du crime organisé au sein des forces armées russes et d’autres, les bombes nucléaires portables ; les « bombes valises » ou « bombes sac à dos » que le KGB aurait développé au cours des années 1970 et 1980 puis égaré lors du marché noir total qui a suivi l’effondrement du bloc soviétique quelques années après. L’existence de « bombes valises » n’a pourtant jamais été prouvée et il n’y a jamais eu de aucun cas avéré, nulle part, de vol d’arme nucléaire de quelque sorte que ce soit. Des vols ont pu néanmoins se produire, en particulier pendant le chaos du milieu des années 1990. Mais les armes nucléaires nécessitent un entretien régulier et s’il en traînait encore sur le marché aujourd’hui, n’importe lequel de ces engins se révèlerait sans doute un pétard mouillé. Inversement, étant donné que ces contraintes temporelles sont bien connues, l’absence même d’attentat nucléaire jusqu’à présent indique que ce qui a été volé n’était pas opérationnel de toute façon. Dans les deux cas, et même si le vendeur était en mesure de fournir un engin en état de marche, les armes atomiques venues de Russie ou d’autres pays développés sont protégées par des verrous électroniques qui mettraient en échec toutes les tentatives de déclencher une explosion. Évidemment, il serait possible de se tourner vers des pays disposant de garde-fous moins rigoureux, mais tous les gouvernements gèrent leur arsenal nucléaire de manière étroite et aucun n’oserait donner l’impression de mener une guerre par procuration. Même les dirigeants militaires du Pakistan, qui ont plusieurs fois fait montre de leur empressement à vendre à l’étranger leur technologie nucléaire militaire, rechigneraient à laisser s’échapper une bombe entière ; ne serait-ce qu’à cause de la certitude qu’on remonterait la filière jusqu’à eux et qu’on leur demanderait des comptes après une explosion. L’Iran et la Corée du Nord sont aujourd’hui à coup sûr bridés par les mêmes préoccupations.

Pakistani Army soldiers guard nuclear-capable missiles at the International Defence Exhibition in Karachi on November 27, 2008. Pakistan's military-run defence industry exports arms and ammunition worth more than 100 million dollars annually to countries in the Middle East, Asia and Africa. AFP PHOTO/Rizwan TABASSUM

International Defence Exhibition, Karachi, Novembre 2008 ® AFP PHOTO/Rizwan TABASSUM

Se démarquant donc nettement des mythologies pour thriller telles qu’on les voit (d’ailleurs fort habilement) mises en œuvre par exemple chez le Frederick Forsyth du « Quatrième protocole » (1984) (surtout soucieux au fond de démontrer le brio de l’auteur dans un contexte d’espionnage « dur » de fin de guerre froide) ou chez le Tom Clancy de « La somme de toutes les peurs » (1991) (usant de la thématique avant tout comme d’un prétexte à questionnement moral, mais entamant aussi la terrible glissade de l’auteur vers un néo-conservatisme de moins en moins intelligent), William Langewiesche s’attache avant tout, à force de ténacité dans sa recherche de sources et dans sa conduite d’entretiens, à traquer les prétendûment improbables complicités qui lient états et industriels dans le contournement des traités de non-prolifération, et à mettre en évidence les éléments de realpolitik et de géopolitique qui amènent régulièrement les puissances en place à contourner leurs propres diktats pour satisfaire tel ou tel calcul d’alliance, lorsque ce n’est pas pour offrir à certains « amis » de lucratives possibilités de contrats. L’auteur, qui ne saurait pourtant passer pour un dangereux gauchiste, établit ainsi avec une certaine assurance le rôle étendu de l’avidité marchande dans le contournement des politiques internationales de sécurité (dont il ne cherche pas d’ailleurs à discuter directement du bien-fondé, même s’il pose quelques subtiles questions en ce sens tout au long de l’ouvrage).

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Un monde de ce genre, où les différences ont été aplanies par la dissémination d’armes nucléaires, engendre des dangers complexes mais, dans la mesure où ces complexités sont liées à l’effritement des alliances et des garanties qui caractérisaient la Guerre froide, le risque d’une apocalypse s’est peut-être réduit. Le désir d’autosuffisance, qui ne fera que perpétuer la prolifération, est la mesure d’une nouvelle réalité où des guerres nucléaires circonscrites sont possibles, et l’utilisation de quelques engins, d’un effet dévastateur sur le plan local, ne dégénèrera pas nécessairement en une guerre mondiale. Car il s’agit de l’autre face de la prolifération, dont on parle rarement lors des débats publics : la dissémination d’armes nucléaires, même dans des pays comme l’Iran ou la Corée du Nord, n’est peut-être pas si catastrophique que ce que l’on croit généralement et ne rentre certainement pas dans la catégorie des menaces qui peuvent justifier la suppression des libertés individuelles ou la poursuite de guerres préventives. Qui plus est, l’expérience montre que même les pays les plus pauvres, ou les plus empreints d’idéologie, se plient  à la logique habituelle de la dissuasion et hésitent à utiliser leurs armes. En effet, ils ont eux aussi des villes et des infrastructures à protéger, ce qui leur fait craindre une riposte nucléaire. C’est probablement une folie de compter sur la terreur qu’inspire une destruction mutuelle assurée pour conserver l’équilibre actuel, comme certains Pakistanais voudraient le faire croire quand ils avancent l’argument que la guerre avec l’Inde est aujourd’hui moins probable qu’hier. Mais c’est un fait reconnu que les armes nucléaires se sont jusqu’à présent montrées de bien meilleurs outils politiques que militaires. De plus, à aucun moment depuis la dissémination originelle hors des États-Unis, un quelconque dirigeant d’un pays n’a réussi à faire apparaître leur utilisation comme sensée.

L’ouvrage apporte une résonance extrêmement utile, venant d’un angle totalement différent, à la plupart des essais contemporains traitant du devenir des armes nucléaires, et particulièrement au « La réserve et l’attente » (2001) de Lucien Poirier et François Géré. Il est par ailleurs dommage, mais certainement pas rédhibitoire, que le traducteur semble aussi mal à l’aise avec certaines tournures d’humour froid utilisées par Langewiesche, qu’il peine à rendre en français, et avec certains lexiques militaires et techniques, dont la traduction aboutit trop souvent à des imprécisions ou à des effets comiques involontaires.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici. Cette note de lecture de 2011 a été profondément remaniée en juillet 2015 (juste après la lecture de « La conduite de la guerre », du même auteur).

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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