☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Par effraction » (Hélène Frappat)

Les chutes de films de la disparition de la vie privée, en une sublime et insidieuse métaphore poétique et fantastique.

x

Par effraction

Publié en 2009 chez Allia, deux ans après l’excellent « L’agent de liaison », le troisième roman bref d’Hélène Frappat, couronné alors d’une mention spéciale du prix Wepler, enchante et déroute la lectrice ou le lecteur, plongé(e) à son corps défendant dans une bien curieuse enquête rétrospective, et complice ainsi d’une sublime indiscrétion.

Dans les premières images, tremblées, instables, elle apparaît en noir et blanc.
Des formes floues du nouveau-né, la caméra super 8 parvient seulement à capturer le sourire.
Les images vont trop vite, comme dans les films muets. Le bébé s’agite dans son berceau, lève les bras, joue avec ses pieds et, soudain, détourne le visage d’un geste qui vous deviendra familier.
Dans le parc d’une grande villa dont vous apercevez furtivement les contours, à l’ombre d’un chêne la mère du nouveau-né berce l’enfant enseveli sous le linge brodé et les dentelles. La mère brune, l’air sérieux, se penche vers le berceau en osier au rythme saccadé du film.

Narrateur non identifiable tout entier au service du voyeurisme – de prime abord non sollicité – de la lectrice ou du lecteur, il a mis la main par hasard, aux Puces de Clignancourt, sur un stock de films entièrement dédiés à une jeune femme – appelons-la Aurore -, la suivant au rythme saccadé des pellicules pas toujours adroites, de sa naissance à ses 30 ans, dans son milieu de grande bourgeoisie champenoise et de villas en Suisse, en une série de scènes emblématiques, dont il faudra à l’occasion décrypter la part de pose et de montage qu’elles contiennent sans doute. Parallèlement, dans les creux de ces images hésitantes, un récit s’insinue, infiltré depuis on ne sait quelle réalité non immédiate, contant le devenir d’une fillette allant aussi grandissant – appelons-la A. -, dans un milieu semblant se confondre souvent avec le précédent, dotée du – potentiellement glaçant – pouvoir de s’infiltrer dans les pensées des entourages, qu’elle le veuille ou non.

x

Cave de champagne

Jusqu’à ses douze ans, lorsqu’une dispute éclata  en plein milieu du conseil d’administration annuel entre les héritières Loup-Boiron, séparant les deux sœurs et actionnaires majoritaires à tout jamais, A. passait les fêtes de Noël chez sa tante maternelle, 87 rue Saint Dominique, à Paris.
La révélation de son pouvoir télépathique avait eu pour conséquence secondaire l’effacement de presque tous les souvenirs de la fillette  précédant l’âge de ses sept ans ; ainsi ne conservait-elle en mémoire, de sa première visite hivernale dans la capitale, que le surgissement enchanteur de la tour Eiffel au tournant de l’étroite rue Saint Dominique. Comme toutes les images que leur force transforme en souvenir à l’instant même de leur apparition, c’était une image muette : la silhouette stylisée et gracile de la tour Eiffel dresse son couvre-chef insolent au-dessus de l’amas gris des toits, veillant sur les habitants de Paris bien après l’extinction des illuminations de Noël. Une fois atteint l’âge de raison, A. échouerait à se créer des souvenirs muets, sa trop grande mémoire enregistrant, avec une précision épuisante, l’environnement sonore du moindre événement.

Usant de résonances finement surnaturelles qui ne dépareraient pas les grands « Cristal qui songe » (1950) et « Les plus qu’humains » (1953) de Theodore Sturgeon, Hélène Frappat nous offre un montage à la fois extrêmement serré et curieusement onirique, dévoilant au fil de ses 110 pages qu’il y a beaucoup plus d’une manière de commettre une « effraction », de violer l’intimité, et de rendre caduque la notion même de « vie privée ».

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

hélène-frappat-1flow

Copyright © 2009 Le photoblog de Renaud Monfourny

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :