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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Clouer l’Ouest » (Séverine Chevalier)

Un retour aux sources en chien battu, qui fait éclater bien des faux-semblants, au bord de la sombre forêt.

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Clouer l'Ouest

Publié en 2014 dans la collection Territori des éditions Écorce, le deuxième roman de Séverine Chevalier parvient à renouveler, d’une mystérieuse élégance et par la grâce de l’écriture, un récit de retour sur les lieux de l’enfance.

Ayant quitté peu après sa majorité sa famille et le village natal, aux confins limousins du plateau de Millevaches, Karl y revient, une grosse dizaine d’années plus tard, la queue basse et poursuivi par l’échec et les dettes de jeu, en compagnie de sa fillette autiste qu’il devra rendre bientôt à sa compagne. Retrouvant timidement, désespérément, son dominateur de père, le respecté Docteur, sa mère enfoncée dans la dépression, son frère jadis pataud et rondouillard devenu le sec Indien, furtif et proche de la nature, ses amis d’enfance, désormais tenancière du café et ex-soldat traumatisé par son séjour en Afghanistan, Karl est ici doublement échoué, bateau à l’ancre qui n’est jamais vraiment parti.

Sur le présentoir, dans la station-service, une mer bleue, un palmier vert, des voiles blanches gonflées, et vous, le bonheur, vous l’imaginez comment ? Karl suit la flèche et marche vers les toilettes pour hommes, un sac  à la main. Il pisse assis sur les chiottes bouchées, en effaçant les trois derniers SMS reçus (un seul chiffre, toujours le même : 42 000 euros), et passe un pantalon noir, une chemise blanche, une veste noire en se cognant les coudes aux murs.
Il ressort.
De l’eau sur le visage. La lumière artificielle l’éclaire, violente, et après un temps tête baissée, il se regarde fixement dans la glace. Il enregistre les poches, la barbe, la peau livide. Vingt-deux ans auparavant, peut-être dans une autre station-service, devant un autre miroir, pas de poches, pas de barbe, pas de peau livide, mais des yeux affamés, et on the road vers l’ailleurs. Il se voit : il a dix-huit ans, pile. L’ailleurs : des bateaux, la mer, des ports, des aventures, cheveux et visage bouffés par le sel, le vent. Puis il en a trente et il sait depuis longtemps, pour la mer. La mer, c’est à vomir par toutes ses tripes, à dégueuler, à croire mourir, c’est tout.
Le plus loin qu’il est allé, à l’Ouest, c’est Saint-Nazaire.
Et le type a trente-trois ans et il revient jusqu’à Limoges après sa rencontre avec Sabine – Limoges, la limite Est à ne pas dépasser.
Il se regarde dans la glace et envisage de la frapper avec le plat de la main, de frapper son visage donc, avec le plat de la main, comme le ferait n’importe quel acteur dans n’importe quel film quand il s’agit de constater, dans la glace, le temps qui bouffe tout comme un ogre, et le pauvre type qu’on est devenu.

plateau-de-millevaches

Personnage principal globalement aveugle, plongé qu’il est dans ses rêves enfuis, sa déchéance difficile à ignorer et son absence d’empathie réelle, Karl ne verra pas grand-chose de ce qui, autour de lui, se dévoile peu à peu au fil des confidences arrachées aux monologues intérieurs des autres protagonistes, dressant progressivement un tableau autrement sombre et complexe de la famille et du village que ce que le regard superficiel du fils prodigue en quête d’argent pouvait laisser supposer.

Il faut bien que les choses se soient passées d’une certaine façon.
Longtemps je ne me préoccupais pas de la scène blanche. Elle me hantait en sourdine et je faisais taire ses murmures, ou les laissais cogner, légers, aux parois d’une minuscule boîte, enfouie au plus profond de moi. Les bourdonnements de l’extérieur remplissaient leur office de fossoyeurs efficaces, diligents. Je ne savais pas qu’alors, les cadavres refusaient de se décomposer.
Je n’ai que des sensations de forêt sous la neige. C’est peu. Il y a du blanc et des arbres noirs. Maintenant je regarde la mer – j’y vis, droit devant – et il suffit d’un peu trop de soleil, d’une certaine illumination de sa surface bleu nuit, pour que se superposent du blanc et des membres décharnés, sombres, tendus vers le ciel.
Il faut bien que les choses se soient passées d’une certaine façon.

Jouant avec une grande finesse des contrastes entre son anti-héros crevassé et obtus, d’une part, et celles et ceux qui sont « restés », avec leurs blessures et leurs secrets, d’autre part, Séverine Chevalier nous offre, de résidences médicalisées en appentis boiteux, de beuveries matinales en chasses au sanglier sous les futaies, un somptueux conte glacé des amours étouffés par les fatalités, les non-dits, les silences lourds de présupposés, et les aveuglements.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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