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Lectures BD

Lecture BD : « L’art de voler » (Antonio Altarriba & Kim)

Le fol hommage d’un fils à son père, et la traversée de 90 ans d’histoire espagnole, de 1910 à 2000.

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RELECTURE

L'art de voler

Publiée en 2009, traduite en français en 2011 par Alexandra Carrasco chez Denoël Graphic, la sixième bande dessinée du romancier, essayiste et scénariste espagnol Antonio Altarriba, illustrée par son compatriote Kim, fut celle de la consécration en Espagne et de la découverte majeure en France.

Chaleureusement recommandée par Julien Campredon lors de son passage chez Charybde comme libraire d’un soir en décembre 2013, « L’art de voler » est indéniablement une grande bande dessinée, puissante et volontaire, réussissant malgré l’ampleurmême  de son volume de narration et de texte à proposer un dessin qui est loin de se constituer en « simple » illustration, mais qui remplit pleinement son rôle, apportant la tension dramatique lorsque le propos se fait léger, jouant à son tour lorsque le récit se fait grave.

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Pour raconter la vie de son père, venant de se suicider en « s’envolant » du quatrième étage de la maison de retraite où il vivait, vie qu’il va revivre de son propre point de vue, ayant mystérieusement « fusionné » avec celui de son père, Antonio Altarriba a choisi un découpage en quatre chapitres correspondant à la fois à des périodes historiques et au franchissement des différents étages du bâtiment lors de cette chute finale ou de cet ultime envol, distinction que l’ensemble de l’ouvrage se charge in fine de proposer à la lectrice ou au lecteur d’élucider :

– « 3e étage : 1910-1931 » ou « La voiture en bois », racontant une enfance dans un village paysan déshérité de l’Aragon, où l’avidité fait déjà ses ravages, où le manque d’espoir taraude les enfants doutés d’imagination, et où la fin de l’adolescence finit par tragiquement coïncider avec l’apprentissage de la mort ;

L'art de voler 1

« 2e étage : 1931-1949 » ou « Les espadrilles de Durruti », le morceau de bravoure de l’ouvrage et son plus long chapitre, de loin, avec la proclamation de la République en 1931, la presque miraculeuse obtention du permis de conduire, sésame vers une autre vie possible, le service militaire, la générosité sans faille de la propriétaire d’une pension, le débarquement de Franco l’Africain, l’engagement politique devenu indispensable, et déjà la relative désorganisation des forces républicaines, les heurts entre anarchistes et communistes, les combats, bien entendu, puis l’infect exode vers la France, les camps, l’internement et le travail forcé, mais aussi l’accueil exceptionnel d’une famille paysanne de la Creuse, la jonction plus tard avec le maquis français, les trafics de l’après-guerre, et le talisman nettement magique que finissent par constituer les « espadrilles de Durruti », léguées par un camarade anarchiste juste avant sa mort, espadrilles dont la crémation symbolique sera aussi, en 1949, celle de certains idéaux ayant durement souffert ;

– « 1er étage : 1949-1985 » ou « Biscuits amers », avec le retour en Espagne pour travailler pour un ami de la famille, devenu un phalangiste de la onzième heure et un maître du marché noir, sous couvert de son usine de biscuits, la fréquentation désabusée de tous les convertis au franquisme, le mariage religieux comme un abandon forcé des dernières convictions, la rédemption possible par la naissance d’un fils, les magouilles nécessaires, puis le lent enfoncement dans la désolation intérieure, culminant avec la décision de rejoindre une maison de retraite pour ne plus avoir à supporter cette vie de faux-semblants accumulés ;

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– « Sol : 1985-2001 » ou « Le terrier de la taupe », c’est la vie à la maison de retraite, le curieux mélange de vexations et de vie qui s’y accroche, alors même que les dernières illusions éventuelles semblent finir de s’effilocher, les jeux quelque peu insensés que l’on s’y invente, la dépression profonde, le désespoir final, et la belle complicité, pourtant, qui le lie par-delà les vicissitudes à ce fils qui fut l’un de ses bien rares soleils, pour aboutir à la seule décision qu’il lui reste à prendre.

Quatre chapitres auxquels il faut ajouter une postface en forme d’explication de texte et de contexte, précisant notamment à la fois les remords du fils / auteur et les horribles pratiques d’une administration toujours décidée à exploiter les failles qui se présentent, « Prélude au décollage », ainsi que les trois planches proposées initialement en guise d’introduction générale.

Mais ce qui me fit définitivement pencher pour la bande dessinée fut la résolution d’un problème crucial qui avait bloqué le projet pendant des semaines. Qui allait raconter l’histoire ? Quelle voix allais-je adopter  ? Je ne m’imaginais pas parler de mon père en disant « il », « Antonio » ou même « mon père ». Cela aurait introduit une distance entre le narrateur et le personnage qui ne correspondait pas à notre relation. Qui plus est, si je le traitais comme un « autre », je m’interdisais l’accès au fond le plus obscur de ses pensées et risquais de refroidir le lien entre le lecteur et l’œuvre. Je devais raconter l’histoire à la première personne. J’eus alors l’idée du transfert, ou plutôt de la transsubstantiation, qui me transformait en mon père. « Je vivais en lui quand je n’étais pas encore né et il vit en moi depuis qu’il est mort. » Par le lien du sang ou, comme on préfère le dire aujourd’hui, par voie génétique, je trouvai la légitimité nécessaire pour endosser son identité. Encore que je préfère parler de « fusion », comme si, serrés très forts dans les bras l’un de l’autre, nous étions devenus unis, indifférenciés.
Le choix d’un monologue intérieur comme fil conducteur m’ouvrait le jeu texte-image, si caractéristique de la bande dessinée. La voix du narrateur permet d’établir une gamme extraordinairement riche et variée de complémentarités et de contrastes avec le dessin? Après des semaines d’hésitation, ce fut l’argument qui me décida à me lancer dans l’écriture d’un scénario. Un scénario de bande dessinée.

Avec son perpétuel entrelacement de l’anecdote et de la grande Histoire, de l’intime pleinement subjectif et des conditions matérielles objectives, de la gouaille et de la pudeur, du tragique et du comique, « L’art de voler » distille une incroyable leçon d’histoire en action, mais peut-être surtout une fable subtile sur le pouvoir presque surnaturel de l’imagination, qui permit si souvent à ce père de survivre, et sur la complexité du lien familial. In fine, l’une des bandes dessinées les plus intelligentes et les plus poignantes que je connaisse.

La superbe rencontre organisée avec les deux auteurs par l’Université du Temps Libre de Gap en 2013 est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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altarriba et kim1

Altarriba (avec les lunettes) et Kim.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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