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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Farigoule Bastard » (Benoît Vincent)

Rencontrer le berger provençal, infatigable marcheur du langage, jeteur de ponts insensés, dérisoires ou essentiels.

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Farigoule Bastard

Publié en avril 2015 au Nouvel Attila, le premier roman de Benoît Vincent, par ailleurs auteur de divers textes poétiques ou para-poétiques, d’essais sur Maurice Blanchot ou Pascal Quignard, et animateur de la revue Hors Sol, invente à la fois un personnage résolument hors normes et un mode de relation au réel radicalement étranger à notre contemporanéité.

Un berger de Haute-Provence (qui est marcheur – comme l’explicite avec acuité Claro dans l’article ci-dessous – bien avant de se préoccuper de brebis ou de moutons) raconte, récite, incante, médite, ratiocine – parfois -, poétise – tout le temps -, tout en se rendant perpétuellement là où il doit et peut aller. Tâches quotidiennes répétitives qui se réinventent sans cesse au creux d’un esprit doué d’oscillation entre saveur lente et surchauffe allègre, courses à conduire lorsqu’elles ne sont pas paisiblement repoussées, invitation incongrue à la capitale – pour la rétrospective d’une œuvre artistique qu’il ne se souvient pas d’avoir jamais réalisée – : autant d’occasions de communier subtilement avec une nature qui s’appréhende par le langage, bien plutôt que par le paysage.

Nul lyrisme ici, ou alors un lyrisme obscurci et sévèrement recalibré : c’est sans doute en ce sens que le texte peut s’affirmer (dans un pitch à rallonge tentant de le caractériser, page 71) comme « antigiono » aussi bien que comme « antichar » , « autoporté » ou « déterritorialisé ». Si l’auteur de « Regain » ou de « Que ma joie demeure » semble en effet bien loin, celui de « Un roi sans divertissement » ou de « Les grands chemins » est pourtant beaucoup plus proche que ce que Benoît Vincent feint joueusement d’avouer. L’incommunicabilité, malgré le langage profus – ou à cause de lui ? -, guette partout, le ressentiment s’immisce et le lien social n’a plus guère d’avenir. Seuls ancrages humains apparents du personnage, la jeune Celle et la Vieille sont aussi témoins et acteurs de l’échec, fatal et toujours déjà écrit, de l’absence de futur qui hante cette épopée silencieuse, taiseuse, qui bavarde abondamment et toujours intérieurement, qui donne à lire le punk des alpages dissimulé dans le cheminement radieux.

Sentier-Imbut-et-Vidal-Verdon-Alpes-Haute-Provence-20

Ses pieds portent lourd, lorsqu’ils s’étendent c’est une décharge dans leur plante, et le gourd s’installe. Les poches ébrouées, la gorge raclée, les mains crissent, il se pose en lui-même. Les bougies s’éteignent. Il se prend au velours du tabac, déjà sec, il fait si chaud dehors. Il y a ça aussi, que sans humidité, et constamment accablé de touffeur, le corps est projection, mais constante si perfectible. Le hibou s’égrène. Farigoule Bastard se ramène, il se rassemble, et tous ses plis s’embourbent les uns dans les autres, son dos : un levier. Il fait liquide. Épais. Poisseux.

Pour inventer ce récit enchâssant les abîmes joyeux et les sombres vertiges, Benoît Vincent tord sans ménagement les formes du récit, usant aussi bien d’un narrateur attentif et apparemment complice, juché sur l’épaule du marcheur, que d’intrusions jouant de leur incongruité même, listes, rapports, lettres, témoignages, fiches signalétiques, pitchs publicitaires détournés (comme déjà mentionné). Farigoule Bastard, lui, crée surtout un langage en propre, piochant et assemblant des mots arrachés à la langue provençale, aux jargons réels ou imaginaires des bergers et des paysans, à des lexiques moribonds vivant presque gaiement leur obsolescence programmée, malmenant de son gai savoir alpestre la syntaxe conventionnelle, jetant du transitif là où l’intransitif clame ailleurs sa prééminence, appliquant tel ou tel verbe à un objet réputé ne pouvoir « normalement » être son complément direct, supprimant la préposition devenue superflue ou mensongère.

berger

Farigoule Bastard est objet de transition, ou moyeu, ou vérin. / Moyeu, qui porte et élance. / Vérin, qui gagne d’une chambre l’autre. / Dès le début, il a fallu négocier. Ce n’est pas qu’un concept comme l’autre. / En observant de près, on y décèle de petites surfaces, spongieuses, râpeuses, de celles qui accrochent les tissus puis ne lâchent plus, de celles qui abritent des microfaunes hérissées, des levures fuligineuses, de minuscules trafics monocellulaires, des bains, des bouillons.

Farigoule Bastard invente, au long de ces 110 pages, un herbier subversif (où reparaît ainsi le botaniste qu’est Benoît Vincent), une musique bien particulière (qui, comme c’est le cas pour Jérôme Noirez, ne surprend pas, venant d’un fin connaisseur de Pascal Quignard) une geste rapiécée et contondante, une poésie sublime et brinquebalante, une épopée clocharde et céleste, nous offrant, mine de rien, un redoutable passage vers un au-delà de la déliquescence, aussi bizarrement improbable qu’il puisse tenter de persister dans son être.

La ville est là, la douane de terre, au nord, la plus proche du monde. Mais ils n’en parlent pas, ne la fréquentent pas, à peine lui daignent un œil. Le bus déjà là, la soute, et il monte aussi, je crois qu’il ne se retourne pas sur elle.
Débutent alors les racines des monts, l’entrée des sables, la Lance, encore son capuchon de neige, la dernière, celle qui attend l’autre, pour elle sacrifiée. Comme si cette terre pas assez fertile pour ériger des cailloux, tout glisse dans les safres et arènes. Ou trop fertile, arasée par les moyens mécaniques, puisque maintenant les pierriers cèdent aux truffières et les lavandes aux vignes, on a les arbres qu’on mérite.
Les villages sont tout racrapotés autour d’un maître-château, c’est de la pierre fière et travaillée, tâcheronnée, et ça emberluque, oui. Et puis les horizons sont larges, ça permet l’œil de tafurer. Le voyage se poursuit en crau, ni court, ni long, et trop des deux, et déjà vers la Cité qui a encore grossi, mangé les ermes autour. C’est beaucoup de tendu et de rougi pour Farigoule Bastard qui revient depuis très, très loin.

Ce qu’en dit Claro sur son Clavier Cannibale est ici,

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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