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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « À notre humanité » (Marie Cosnay)

Croiser la grande Histoire et les aveux recueillis par une prostituée folle pour dire la Commune des vaincus, écrasés.

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A notre humanité

Publié en 2012 chez Quidam, le dix-septième texte, tous genres et tous registres confondus, de Marie Cosnay, par ailleurs professeur de lettres classiques dans les Landes et traductrice de textes antiques, est peut-être l’un des plus beaux et des plus incisifs écrits fictionnels sur la Commune de 1871 que nous ait offerts la langue française.

Contrairement à ce que le bon sens – au moins littéraire – pourrait laisser supposer, la Commune n’a longtemps pas occupé la place au sein de la fiction française que sa puissance symbolique, sa violence, et son caractère profondément « clivant » (comme on le dirait peut-être aujourd’hui) sembleraient naturellement lui réserver. L’opprobre féroce qui a longtemps entouré « l’insurrection » d’une part, et le déni quelque peu honteux de la monstrueuse répression de la « Semaine sanglante » d’autre part, ont confiné le récit – ne parlons pas des condamnations enflammées conduites contre les insurgés par le quasi-ensemble des lettres françaises de l’époque, à l’exception peut-être de Victor Hugo – aux souvenirs, aux écritures d’exil et au ghetto relatif de la littérature « socialiste » ou « prolétaire », avec au premier chef l’autobiographique « Jacques Vingtras » (1879-1886) de Jules Vallès. Une fois cette veine épuisée, il faudra attendre les années 1970 pour que ces événements emblématiques fassent leur retour, d’abord timide, en littérature, puis que Jean Vautrin, avec son « Cri du peuple » (1998), somptueusement transformé en bande dessinée d’une rare puissance par Jacques Tardi en 2001-2004, fasse redécouvrir à un certain grand public la violence fondatrice de cet épisode historique.

Pour partager ses sources historiques et ses éventuelles inventions, comblant quelques béances, avec la lectrice ou le lecteur, Marie Cosnay a inventé une narratrice extraordinaire, digne en effet d’une illustration cinglante de Tardi : Emmy, ayant échappé par miracle, fillette, aux exécutions sommaires de la Semaine Sanglante, est devenue prostituée, pour survivre péniblement, physiquement, et folle, pour résister, même vaguement, psychologiquement. Recueillant patiemment, dans la méchante cabane des bords du canal de l’Ourcq où elle exerce son métier, les confidences avinées, vantardes ou même quelque peu honteuses de tout un échantillon de cette humanité ayant triomphé le 28 mai 1871, entre leurs fluides et leurs logorrhées, elle reconstitue pour nous les actes et les barbaries d’une bourgeoisie ordinaire et de ses séides, vengeant la peur de leur vie par une des plus féroces répressions, aveugle et tous azimuts, de l’histoire.

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Malon, dans la Troisième défaite du prolétariat, raconte qu’après l’échec de Bergeret et Flourens au Mont Valérien, après que Versailles a attaqué Meudon et Châtillon et que Duval a été tué (et quand c’est Louise Michel qui le raconte l’héroïsme est teinté d’une triste douceur), les prisonniers furent nombreux. Malon rapporte ce qu’a écrit un officier supérieur versaillais. Parmi les prisonniers se trouvait « bon nombre de repris de justice et de condamnés militaires ». Des repris de justice comme les nôtres, dit à peu près Malon, en avez-vous beaucoup, Messieurs les honnêtes gens ? Parmi nos repris de justice, se trouvait le savant le plus compétent, l’un des hommes les plus sympathiques, les plus honnêtes, les plus remplis de dévouement et de bonté, Benoist Malon veut parler du géographe Élisée Reclus, auteur de La terre. Le frère du plus savant et du plus généreux des hommes, Élie Reclus, écrit rougir de la manière dont sont traités ces premiers prisonniers de Versailles. Leurs vêtements déchirés dans la lutte, affamés, épuisés par les insomnies, blessés, ils sont conduits sur les promenades puis à Satory, les mains liées dans le dos. De belles dames leur donnent des coups d’ombrelles au passage. Des vieillards, des coups de canne sur les crânes. Lorsque deux jeunes gens, spectateurs modérés, s’approchent d’un des vieillards et à voix basse l’exhortent à garder son calme, une dizaine d’anciens sergents de ville en civil se ruent sur les adolescents qu’ils mènent en prison. Quand ils arrivent à Versailles, certains prisonniers ont les oreilles arrachées, les visages et les cous déchirés. Sur le champ de bataille, dans les yeux des morts, les belles dames fouillent du bout de leurs ombrelles. Avant que la colonne des vaincus de Châtillon soit conduite sous escorte d’ombrelles à Satory, les prisonniers sont installés en cercle sur le plateau. On fait sortir du cercle quelques soldats. On les agenouille dans la boue et les fusille sous les insultes. La publicité qu’en fera Versailles est connue. Bêtes fauves et misérables, voleurs, bandits et repris de justice. Les écrivains iront plus loin. Les monstres du cœur, les difformes de l’âme, ceux que l’incendie amuse, que le vol délecte, les bêtes puantes, les bêtes venimeuses, les gorilles de la Commune, écrit Théophile Gautier, qui fait en octobre 1871 ses Tableaux du siège. À Satory, 1 685 prisonniers sont enfermés, les uns contre les autres, dans un magasin de fourrage. Ils se relaient pour s’allonger un moment sur la paille humide et n’ont pour boire que l’eau de la mare où pissent les gardiens. Élie Reclus écrit que parmi ces hommes qui défilèrent le 5 août sous les cannes et les ombrelles, après qu’ils eurent été vaincus à Châtillon et que les chefs eurent été fusillés, « était l’homme que j’aime, que j’estime et que je respecte le plus au monde ». Il parle de son frère le géographe.

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À aucun moment, Marie Cosnay ne cherche à masquer – comme d’ailleurs ne le font pas non plus Jean Vautrin ni, au cinéma, Peter Watkins, avant elle – la stupidité, les erreurs, l’agitation stérile ou même les authentiques infamies commises par les Communards, registre que l’histoire des vainqueurs a su toutefois abondamment faire vivre pendant un siècle et demi. Puissamment documenté, le récit, en une centaine de pages, fait oublier son heureuse collation de sources variées pour donner à lire – même lorsque la principale narratrice cède par moments la place à une vision plus analytique -, brutalement, l’Histoire vécue au ras des tueries instinctives ou orchestrées, des corps malmenés, des tortures infligées, des humiliations reconduites, des rédemptions impossibles, et de l’écrasement des vaincus toujours doublement vaincus.

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À propos de charybde2

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