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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Sur écoute – Esthétique de l’espionnage » (Peter Szendy)

Écoute, surécoute, télécoute : ce que l’ouïe nous dit de l’espionnage et du monde.

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Sur écoute

Publié en 2007 aux éditions de Minuit, le huitième texte de Peter Szendy poursuivait sa quête du sens philosophique et esthétique du son, sous ses formes et ses absences les plus variées, en s’attachant ici, six ans avant l’expérience sonore et rythmique de la ponctuation de « À coups de points », au lien subtil et intime entre écoute et espionnage.

Suis-je écouté ?
Est-ce qu’on m’entend, est-ce qu’on me capte, est-ce qu’on m’épie quand je parle, quand je confie des secrets, quand je livre une pensée ou une opinion ?
Mais non, me dis-je en raisonnant, quel motif aurait-on de me surveiller ainsi ? Il n’y a rien, n’est-ce pas, qui puisse me porter à croire que je serais sur écoute ?

Développant la méthode heuristique déjà utilisée dans « Écoute : une histoire de nos oreilles » (2001) et dans « Membres fantômes : des corps musiciens » (2002), l’auteur s’appuie initialement sur un parcours étymologique détaillé, balisant un terrain de jeu de cette forme particulière d’écoute, et de son possible caractère emblématique.

Comment lire cette très vieille histoire d’espions ? Comment interpréter cette alliance testamentaire des deux « plus vieux métiers du monde », travaillant ensemble pour former une poche secrète de résistance, une enclave cryptique protégée contre la puissance déferlante d’une invasion projetée en forme de cri ou de flot sonore ?
J’y vois une allégorie. Non pas, comme on le croit généralement, une allégorie de la pure puissance du son en soi (y en a-t-il, du reste, sans oreilles pour l’entendre ?), mais une allégorie du son en tant qu’il s’écoute.
Tout s’est en effet passé comme si les agents de Josué, dépêchés, expédiés aux avants-postes pour y procéder à une auscultation anticipée du terrain, avaient en quelque façon précédé de leur écoute la clameur du peuple. Comme s’ils avaient été à l’avant-garde de la vague phonique vouée à détruire les remparts, selon une avance depuis laquelle, en même temps, leur intelligence avec le dedans aurait ménagé un espace soustrait au pouvoir qu’ils représentaient : ils ont préparé la prise de Jéricho et le massacre de sa population, tout en préservant d’avance Rahab et les siens.

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Rahab et les espions de Josué à Jéricho.

De la Jéricho biblique, il nous entraîne ainsi au cœur des jeux de rideaux, d’échos et d’interceptions qui hantent « Hamlet », puis dans une relecture imaginative et attentive du panoptique de Jeremy Bentham – par la lecture qu’en effectua Michel Foucault -, et dans une analyse détaillée du rôle de l’écoute furtive dans les « Noces de Figaro » de Mozart, et de la manière dont le son y récupère et amplifie la fonction politique, gommée en apparence par rapport à la pièce de Beaumarchais., avant d’y chercher, avec l’aide du Roland Barthes de « Écoute » (1976) et du Nietzsche de l’âge de la peur évoqué dans « Aurore » (1881), les traces précoces d’un agencement auditif en réseau pré-deleuzien.

Aussi est-il sans doute temps d’oublier Figaro, Suzanne et les autres. Les oublier, c’est-à-dire : les laisser devenir musique, les laisser perdre leurs traits, leurs silhouettes individuelles et se diluer dans la trame rythmique ou mélodique du flux qui, les emportant, les constitue tout en les destituant sans cesse. Que sont-ils d’autre, en effet, que des points flottants, ou des lignes de flottaison composant provisoirement, l’espace de quelques mesures, une écoute possible en forme de contrôle ou de surécoute réciproque ? Des écoutes, donc, à l’œuvre dans l’œuvre, des écoutes (au sens premier de « lieu[x] d’où l’on escoute sans être vu ») inscrites dans et prescrites par cette architecture de notes, comme des sortes de bulles ou d’enclaves dans lesquelles se stabiliserait, s’érigerait pour un temps, si bref soit-il, l’équivalent auditif d’un point de vue.

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Le terrier (Kafka)

Traquant au passage la perversité de la conception de l’écoute « à distance » – interdite d’après lui au jazz –  de l’ambigu chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler, Peter Szendy analyse ensuite en détail la « Conversation secrète » (1974) de Francis Ford Coppola et ses racines hitchcockiennes, et creuse à merveille toute la composante orphique d’une mythologie de l’écoute, avec Sophocle, Monteverdi, Marcel Duchamp, Fritz Lang et Mozart (mais cette fois, celui de « La flûte enchantée »).

Surtout, en trois exceptionnels morceaux de bravoure intellectuelle, il décortique pour nous « Le terrier » de Franz Kafka, « Le fantôme de l’opéra » (tant celui de Gaston Leroux que celui de Brian de Palma) et le « Wozzeck » d’Alban Berg – donnant immédiatement envie de s’immerger dans ces œuvres – pour y lire, avec Theodor Adorno, Jorge Luis Borges et Jacques Derrida, une possible vérité ultime de l’écoute espionne.

« Ce rêve dont je rêve », disait-il [Jacques Derrida] lui-même, « ne serait ni d’Apollon ni de Dionysos ». Ce ne serait ni celui de la forme ou de la structure, ni celui de la transe ou de la pure jouissance de l’instant qui passe. Dans ce rêve, écrivait-il en citant Nietzsche, il s’agirait d’être « en état d’ivresse et en même temps posté derrière soi comme un guetteur ».
Il y va donc d’un tympan irrémédiablement partagé ou scindé (split) entre deux sentiers qui bifurquent tout en se suivant l’un l’autre comme des ombres. Bref, le split-hearing dissonant ou dicheminé vers lequel conduit le chemin d’Orphée, c’est, comme J.D. l’aura entrevu en rêve, celui d’une oreille doublant l’autre à chaque instant. Comme si une interminable conversation secrète entre deux voix fractionnait infiniment chaque seconde pourtant finie de l’écoute.
C’est ainsi que je les écoute, en effet, eux qui écoutent et s’écoutent pour se surveiller ou pour s’entendre : Figaro et Suzanne, le Comte et la Comtesse, Orphée et Eurydice, Tamino et Pamina, Papageno et Papagena, ou encore Harry, Winslow, Wozzeck et le professeur Armstrong, ainsi que Yu Tsun et toutes les autres taupes qui, depuis la biblique Jéricho, occupent les lieux d’une immémoriale taupologie de l’ouïe.
Et même lorsqu’ils disparaissent tous, lorsque leurs fantômes se dissipent, il reste, à leur place, leurs places mêmes. Entre lesquelles la surécoute partage infiniment l’écoute, en y creusant le sillon otographique de l’oreille de l’autre.
Son oreille, au creux de mon oreille.

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Szendy

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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