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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Les irréguliers » (Patrick Autréaux)

Resurgissement des fantômes du passé à l’occasion de la perte de l’être aimé, emprisonné car il est sans-papiers.

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autréaux

Venant d’apprendre l’interpellation de son ami et amant Virgilio, Ivan, sous le choc, se rend avec difficulté au centre de rétention de Vincennes, où celui-ci a été incarcéré car il n’avait pas de papiers.

«Mais Ivan ce soir-là ne pensait pas à son père. Il regardait le bâtiment sombre, étonné de la différence qui existait entre la dénomination d’hippodrome de Vincennes, farci d’une sorte d’excitation festive, de rage de gagner et de déception, plein d’une férocité mangeuse d’argent et suscitant un emballement calculé de défis à la chance, et ce vaste bloc gris, qui de loin avait des allures de promontoire, vers la ruine manigancée plutôt que vers la victoire.»

Devant ce centre qui lui apparaît comme «une escarre de plus sur le corps du monde», attendant l’autorisation de voir Virgilio alors que la nuit tombe, Ivan est bousculé par les ombres qui refont surface au crépuscule, ce choc affectif ayant ouvert une brèche vers le passé et révélé les liens multiples insoupçonnés jusque-là entre sa relation avec Virgilio et le passé de sa mère et de son frère Gilles aujourd’hui disparus.

«Savoir un être aimé en prison fait de soi un prisonnier.»

Le récit au départ assez distant de celui qui se sent un témoin impuissant et lâche de l’arrestation de Virgilio et de son expulsion probable de France, atteint une profondeur singulière et poignante tandis que cette partition peut-être irrémédiable d’avec celui qu’il aime le réconcilie avec les morts. Le drame des sans-papiers, et cette impossible indifférence évoquent le récent et magnifique texte de Frédéric Boyer, «Quelle terreur en nous ne veut pas finir» (éditions P.O.L., 2015), ainsi que le «Numéro d’écrou 362573» d’Arno Bertina et Anissa Michalon (éditions Le Bec en l’air, 2013).

«Il pense que l’étranger est celui qui nous fait nous découvrir malgré nous, que c’est peut-être pour cela qu’on le désire ou qu’on le persécute. Que l’étranger est notre guide, même si c’est souvent à son insu.»

Plongée dans les souvenirs après cette arrestation qui le réveille d’une longue anesthésie mémorielle, ce beau et mélancolique roman  de Patrick Autréaux (éditions Gallimard, 2014), dont j’avais beaucoup apprécié «Se survivre»,  évoque aussi autour d’un drame intime le lien immatériel que le langage et la littérature peuvent maintenir, au travers de la langue espagnole qui lie Virgilio et Ivan, que ce dernier a hérité de sa mère exilée en Espagne pendant la guerre, au travers de ces poèmes échangés avec Virgilio et qui ne pourront être expulsés de leur mémoire commune.

«De la bibliothèque, il n’avait conservé que quelques volumes de poèmes en espagnol. Ivan les lui avait si souvent emprunté, il n’avait pu s’en débarrasser. C’était les livres de la vie sauve, comme il aimait dire enfant – et dont il avait apporté un exemplaire pour Virgilio au centre ce soir-là.»

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Patrick Autréaux

À propos de Marianne

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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