☀︎
Je me souviens

Je me souviens de : « L’art de la fiction » (David Lodge)

Un très bon texte d’initiation technique (voire davantage) aux littératures anglaise et américaine, ou à la littérature tout court.

x

LECTURE INITIALE EN VERSION ORIGINALE ANGLAISE

l-art-de-la-fiction_couv

C’est grâce à ce petit essai de vulgarisation (très) intelligente, d’un auteur dont je n’avais pourtant jusque là jamais vraiment apprécié la fiction, essai publié en 1991 et découvert en 1994 au hasard d’un aéroport britannique, dans l’édition de poche de Penguin Books, que j’ai pour la première fois – avec une certaine honte, car n’étant déjà plus tout jeune à cette époque – saisi à quel point je ne connaissais pas la littérature anglaise et fort mal la littérature américaine, d’une part, et à quel point je manquais alors de culture technique de la narration et de la fiction.

Grâce à ces 230 pages de David Lodge, sans difficultés particulières de lecture – au contraire, l’auteur veille tout au long à être pédagogique et accessible sans être lourd – et passionnantes à souhait, pages que je reparcours donc rapidement pour cette note dans l’édition française Rivages de 1996, traduite par Michel et Nadia Fuchs – traduction hélas pas toujours très adroite -, j’ai ainsi notamment pris pour la première fois contact avec Laurence Sterne (découverte majeure s’il en est, son « Tristram Shandy » devenant dès l’année suivante l’un des grands chocs littéraires de ma vie), changé totalement mon regard sur Jane Austen, sur Charles Dickens, sur Henry James, mieux saisi pourquoi j’aimais déjà tant Virginia Woolf, James Joyce, William Golding ou Joseph Conrad, eu férocement envie de lire Thomas Hardy, Martin Amis, Henry Fielding, D.H. Lawrence ou Donald Barthelme,  et de relire Vladimir Nabokov, Francis Scott Fitzgerald, Graham Greene, Anthony Burgess, Samuel Beckett ou Milan Kundera.

The Art of Fiction

Le titre même de l’Ulysse de James Joyce est l’indication, la seule qu’il soit impossible de ne pas reconnaître dans l’ensemble du texte, que le récit qu’il fait d’un jour à peu près ordinaire à Dublin le 16 juin 1904, reproduit, mimique et travestit l’Odyssée d’Homère (cette histoire dont le héros, Odusseus, s’appelait Ulysse en latin). Léopold Bloom, Juif d’âge moyen démarcheur en publicité, en est le héros fort peu héroïque, et sa femme Molly est très inférieure à son prototype, Pénélope, en matière de fidélité conjugale. Après avoir traversé la ville de Dublin en tous sens pour faire courses et commissions qui n’aboutissent à rien, comme Odusseus avait été poussé par des vents contraires autour de la Méditerranée à son retour de la guerre de Troie, Bloom rencontre Stephen Dedalus et lui vient paternellement en aide, lui qui est le Télémaque de l’histoire d’Homère et l’autoportrait de Joyce lui-même, mais plus jeune, du temps où il était aspirant écrivain, plein de fierté mais sans le sou et ne s’entendant pas avec son père.
Ulysse est une épopée psychologique plutôt qu’héroïque. Nous nous familiarisons avec les personnages non pas parce qu’on nous parle d’eux mais parce que nous partageons leurs pensées les plus intimes, représentées comme une série de courants de conscience muets, spontanés, perpétuels. Le lecteur a le sentiment qu’il porte des écouteurs branchés sur le cerveau de quelqu’un d’autre et qu’il fait défiler une bande sans fin enregistrant les impressions, les réflexions, les questions, les souvenirs et les fantasmes du sujet, au fur et à mesure qu’ils sont déclenchés soit par des sensations physiques soit par des associations d’idées. Joyce n’est pas le premier écrivain à utiliser le monologue intérieur (il en attribue lui-même l’invention à Édouard Dujardin, romancier français peu connu de la fin du XIXe siècle), ni le dernier à l’avoir fait, mais il l’a porté à un tel degré de perfection que ses autres adeptes semblent bien faibles en comparaison, Faulkner et Beckett exceptés.
Le monologue intérieur est à vrai dire une technique qu’il est très difficile d’utiliser avec succès, car elle n’a que trop tendance à imposer à la narration un tempo d’une lenteur éprouvante et à écraser le lecteur sous une pléthore de détails futiles. Joyce évite ces pièges en partie grâce au génie qu’il manifeste dans son maniement des mots, qui fait de l’incident ou de l’objet les plus banals des choses fascinantes, comme si nous les découvrions pour la première fois ; mais il y parvient également en variant la structure grammaticale de son discours, combinant le monologue intérieur, le discours indirect libre et les descriptions narratives orthodoxes.

Ces 50 articles, écrits à l’origine chaque semaine pour le « Independent on Sunday », légèrement remaniés pour la publication finale en volume, permettent peut-être surtout, nourris de tous les exemples évoqués ci-dessus, de partager le regard pointu (beaucoup plus que sa propre fiction, dirais-je) de David Lodge sur un un certain nombre de situations et de mécanismes qui se déploient tout au long de la littérature : citons par exemple, dans l’ordre de leur présentation, le début, les interventions d’auteur, le point de vue, le courant de conscience, le sentiment du lieu, les listes, la surprise, le lecteur dans le texte, montrer et raconter, l’épiphanie, le narrateur peu fiable, l’ironie, le titre, ou encore les apories.

Sous une apparence qui pourra certes souvent sembler un peu simpliste aux lectrices et aux lecteurs les plus expérimenté(e)s, ce livre est un trésor dévoilant sans façons les dizaines de facettes présentes derrière le décor immédiat lorsqu’il s’agit de faire œuvre littéraire, quel qu’en soit le registre.

La règle du jeu de la rubrique « Je me souviens » sur ce blog est .

x

David-Lodge-007

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Ce que savait Maisie  (Henry James) | «Charybde 27 : le Blog - 22 août 2016

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :