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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Que faire de ce corps qui tombe » (John D’Agata, Jim Fingal)

La controverse de Las Vegas.

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que faire

En 2005, l’écrivain John D’Agata, déjà connu en France pour «Yucca Mountain» (éditions Zones sensibles, 2012) envoya au magazine The Believer un essai sur le suicide de Levi Presley, un adolescent de seize ans qui s’était jeté le 13 juillet 2002 du haut de la tour du Stratosphere hôtel de Las Vegas, une tour conçue par son architecte pour être le symbole même de la ville, à l’instar de la Tour Eiffel pour Paris, ou de l’Empire State Building pour New-York.

«À Las Vegas, le même jour où Levi Presley, âgé de seize ans, a sauté depuis la terrasse panoramique de la tour de l’hôtel-casino Stratosphere, haute de 350 mètres, la municipalité a voté l’interdiction provisoire de la danse-contact dans trente-quatre clubs de strip-tease sous licence, des archéologues ont déterré des morceaux de la plus vieille bouteille de Tabasco du monde dans le parking souterrain d’un bar appelé Buckets of Blood, et une femme du Mississippi a battu un poulet nommé Ginger à l’issue d’une partie de morpion de trente-cinq minutes.»

Recevant cet essai, l’éditeur demande à un «fact-checker», Jim Fingal, de vérifier l’exactitude des informations contenues dans cet essai.
C’est ce bras de fer entre un Jim Fingal pointilleux et un John d’Agata qui ne veut rien lâcher qui est rapporté ici, autour et encadrant le récit de l’auteur.

que faire«De la part de l’éditeur
J’ai une mission amusante pour un volontaire. Nous avons reçu un nouveau texte de John D’Agata qui a besoin d’un sérieux fact-checking. Apparemment il a pris quelques libertés, personne ne les lui conteste mais je voudrais savoir jusqu’où elles vont. Donc, si quelqu’un veut s’en charger, il devra passer ça au peigne fin et repérer tout ce qui, en gros et en détail, peut être confirmé et tout ce qui peut être mis en question. Je vous offrirai autant de crayons rouges que nécessaire.
Merci !»

Tatillon, consciencieux jusqu’à l’extrême, raillant souvent les méthodes de l’auteur, Jim Fingal questionne le moindre fait avancé par D’Agata : la température extérieure ce jour-là, 45° et non 47,7°, la direction du vent, l’heure exacte du suicide, la durée en secondes de la chute de Levi Presley… questions auxquelles John D’Agata répond de manière amusée, dédaigneuse ou franchement énervée.

«Je ne supporte plus que l’écriture d’un essai implique de se laisser terroriser par des lecteurs bornés, eux-mêmes morts de trouille à l’idée de s’aventurer sur un terrain qui ne soit pas annoté et vérifié par dix-sept sources différentes. Mon job n’est pas de recréer un monde qui existe déjà et de tendre un miroir aux lecteurs en espérant que ça aura l’air vrai. Si un miroir suffisait à rendre compte de l’expérience humaine, je doute que notre espèce ait inventé la littérature.»

Que faire deAutour de ce fait divers tragique, fascinant tant il est emblématique de la tristesse et du vide du divertissement à paillettes, et qui rappelle le «Zéropolis» de Bruce Bégout, la joute interminable entre les deux hommes sur des faits qui semblent indifféremment majeurs ou dérisoires (puisque Jim Fingal mène à bien sa mission de vérification avec un soin obsessionnel) se transforme en un dialogue de titans, en un passionnant combat théorique sur les frontières entre reportage et littérature, sur le rôle de l’art assiégé dans une société dominée par les experts, sur la profondeur du réel et la difficulté d’en rendre compte, sur la nécessité pour l’écrivain de travestir la réalité pour la rendre vraisemblable, et sur le rapport de l’écriture au réel.

«John : Je ne méprise pas les lecteurs, Jim, mais quel est l’intérêt de se tourner vers l’art si c’est pour exiger de savoir à l’avance « dans quoi on est en train de mettre les pieds » ? Si c’est pour réclamer à la littérature une assurance contre les risques d’être « berné » ou « égaré ». Ce dont vous parlez, c’est de l’art pour galerie commerciale.» 

Paru en 2012, et traduit de l’anglais par Henry Colomer pour les éditions Vies parallèles en mars 2015, le livre est non seulement passionnant et souvent très drôle, mais aussi un objet magnifique à lire à partir de son noyau central – le récit – ou par ses contours, tous les chemins étant également jubilatoires.

Ce qu’en dit Claro sur Le Clavier Cannibale est ici. Pour acheter le livre chez Charybde, c’est .

John D’Agata and Jim Fingal. Photo: Margaret Stratton

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture : « Que faire de ce corps qui tombe » (John D’Agata, Jim Fingal)

  1. Que faire de ce corps qui tombe (laisse béton c’est de l’arnaque).

    C’est une histoire de quelques secondes, entre le moment où Levi Presley enjambe la rambarde de l’Hotel Stratosphere à Las Vegas et sa rencontre avec le trottoir. De ce fait divers, John D’Agata en tire un article qu’il soumet à The Believer (janvier 2010) sus le titre de « What happened there » (Que s’est il passé là bas ?). Un stagiaire Jim Fingal est chargé de vérifier les faits (fact checking). Il s’ensuit un (très beau) livre (merci aux éditions Vies Parallèles de Bruxelles) qui rapporte les échanges entre les deux écrivains-journalistes, l’éditeur, et la première version du texte.

    Ce pourrait être un monument de pinaillage (de quoi décourager un régiment de diptères à tendances unisexuelles qui passerait par Las Vegas). Cela ressemble plus à un match de poids lourds, genre Cassius Clay (ou Mohamed Ali, au choix) versus Joe Frazier.

    Sauf que…. (Où l’on rejoue la grande scène de l’arroseur trempé du sol au plafond)

    Tout d’abord l’Hotel et la chute.

    1) La tour d’où l’on peut se jeter dans le vide est d’une hauteur de 1149 pieds, soit 350.21 mètres, et non des 350 mètres indiqués (où alors il faut tenir compte de la hauteur du trottoir).

    2) Compte tenu de cette hauteur (même en arrondissant à 350 m), la durée de la chute est de 9.58 secondes, et non de 9 secondes annoncées, avec une vitesse moyenne de 82.87 m/s (essayez avec votre félidé préféré, de façon à ce qu’il s’écrase sur ses pattes écartées).

    Bref, dès les premières pages, j’ai bien senti l’arnaque.

    3) La température du jour, sur laquelle les deux narrateurs s’accrochent est de 47 (ou de 47.7 °C). Faux, votre Honneur. Dans le texte original, elle est de 113 F, soit 45 °C. De qui se moque t’on ? (les 47.7 °C correspondent à 116 F). Où sont passés les 3 degrés d’écart ? perdus dans la perte par frottement avec l’air ambiant ? (répondez, les gens veulent savoir, dirait l’autre). Même avec un vent soufflant à 18 km/h, soit 3 Beaufort, cela n’explique pas tout.

    4) Le corps a été trouvé dispersé en mille morceaux. Les a-t-on compté ? cela n’est aucunement précisé et les deux versions font état d’un corps « relativement intact » ou d’une dispersion à vingt mètres du point de chute. Si dispersion il y eut, comment à été calculé le point de chute (barycentre pondéré ?).

    5) En fait on apprend plus loin que ce sont les baskets de Levi Presley qui ont été retrouvés à une vingtaine de mètres. Dans l’hypothèse d’une retombée sur ses pieds (à la façon du félidé cité plus haut), y a-t-il eu rebond(s) ? encore un mystère non élucidé de plus.

    En résumé, un livre qui apporte plus de questions qu’il ne propose des solutions. Mais cela reste un très bel objet littéraire (avec une typographie colorisée et une mise en page remarquable). Un livre objet.

    Publié par jlv.livres | 14 janvier 2016, 16:14

Rétroliens/Pings

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  2. Pingback: Note de lecture : « Yucca Mountain  (John d’Agata) | «Charybde 27 : le Blog - 9 mars 2016

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