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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « L’art de la résurrection » (Hernán Rivera Letelier)

Prêcheur illuminé et sainte prostituée pour peindre la misère des ouvriers chiliens du nitrate en 1930.

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L'art de la résurrection

Publié en 2010, traduit en français en 2012 par Bertille Hausberg chez Métailié, le onzième roman de Hernán Rivera Letelier poursuit, comme la majorité de ses travaux précédents, l’exploration rocambolesque du passé et du présent du nord du Chili, tout particulièrement des régions minières consacrées au salpêtre (nitrate de potasse) de l’arrière-pays d’Antofagasta et du désert d’Atacama.

La petite place de pierre semblait flotter dans la réverbération d’un midi ardent quand le Christ d’Elqui, à genoux sur le sol, le visage levé vers le ciel – les mèches de ses cheveux noirs bleuissant sous le soleil de l’Atacama -, se sentit tomber en extase. Il n’en fallait pas moins : il venait de ressusciter un mort.
Depuis des années qu’il prêchait ses axiomes, ses conseils et ses sages pensées pour le bien de l’humanité – tout en annonçant au passage : « le jour du Jugement dernier est proche, repentez-vous, pécheurs, avant qu’il ne soit trop tard » – c’était la première fois qu’il vivait un événement d’une ampleur aussi sublime. Et cela avait lieu sous le climat aride du désert d’Atacama, plus précisément sur la place d’une compagnie salpêtrière, le lieu le moins approprié pour un miracle. Et, par-dessus le marché, le mort s’appelait Lázaro.

Prêcheur illuminé dont la véritable histoire nous sera dévoilée par bribes et confidences tardives, au fil du récit, le Christ d’Elqui, ainsi qu’il a été précocement surnommé par la presse, arpente le Chili en proposant à chacun, au hasard de ses pérégrinations, d’écouter sa bonne parole. Si sa frugalité, sa culture rapiécée, son bon sens baroque, sa sincère générosité et son inspiration multiformes soulèvent régulièrement l’enthousiasme et la dévotion d’âmes de rencontre, simples ou non, il est aussi – et peut-être surtout, comme nous le révèlent en creux sa narration naïve – la proie d’innombrables farces, canulars, et autres moqueries, de la part de rudes ouvriers comme de contremaîtres âpres à la démonstration de leur pouvoir sans limite.

El arte de la resureccion

En s’agenouillant près du cadavre, le Christ d’Elqui se rendit compte que l’homme n’était pas mort avant d’entrer dans l’auberge, comme le disaient ses amis, mais à la sortie. Les relents d’alcool étaient manifestes. Dieu sait combien de bouteilles de vinasse ou de cette eau-de-vie assassine fabriquée avec de l’alcool industriel par certains cafetiers malhonnêtes, ces mineurs pouilleux lui avaient fait écluser. Mais, diantre, les pampinos étaient comme ça. Ces hommes courageux et durs à la peine, aux reins puissants et au cœur grand comme une maison méritaient largement ces brefs moments de bonheur dispensés par le plaisir précaire de l’ivresse. Le Très Haut savait parfaitement que l’alcool – et quand il n’y en avait pas, l’eau de Cologne anglaise – les aidait à mieux supporter le cafard et la terrible solitude de ces régions infernales, et rendait plus supportable l’exploitation sans pitié dont ils étaient victimes à cause de la rapine insatiable de leurs patrons étrangers.

Dans sa quête fervente et hasardeuse, suivi de quelques disciples de rencontre disparaissant le plus souvent assez rapidement lorsqu’ils réalisent que la frugalité du prêcheur n’est pas feinte, le Christ d’Elqui cherche aussi l’âme sœur, la femme qui saura comprendre sa forme particulière de sainteté tout en satisfaisant avec bonheur ses appétits les plus charnels, non négligeables en réalité. Lorsqu’il apprend que, dans l’une des plus reculées villes minières de l’Atacama, il existerait une prostituée renommée et infiniment pieuse, il se met résolument en route. Débarquant là-bas, en pleine grève ouvrière, il entreprend de concrétiser son rêve, malgré les diverses oppositions auxquelles il doit faire face.

Oficina Alemenia

Cimetière du village minier d’Oficina Alemenia, dans le désert d’Atacama.

Le train du Sud fit son entrée dans la gare de Los Dones au milieu des sifflements, des nuages de suie et des bouffées de vapeur. La locomotive était une grosse bête noire haletante de soif et de fatigue. Comme toujours, les wagons débordaient de passagers jusque sur les marchepieds. Il s’agissait en général de familles extrêmement modestes – avec enfants, poules et chiens – qui abandonnaient leur lopin de terre dans le Sud pour venir dans le Nord « entendre le bruit des cuillers » comme elles le disaient elles-mêmes avec une ironie brutale ; d’ouvriers qui revenaient de leurs courtes vacances dans leurs villages natals après s’être échinés sans relâche et pendant des années à concasser le salpêtre en économisant chaque centavo comme autant de pépites d’or ; de commerçants chargés de produits provenant de différentes régions du pays : avocats de Quillota, confitures de la Ligua, fromages de chèvre d’Ovalle, olives de Vallenar, qu’ils offraient dans les wagons ; de joueurs professionnels, de charlatans et d’escrocs en tout genre, des types à la mine patibulaire dont on voyait de loin au drap de leur poncho et à leur regard fuyant qu’ils venaient dans le Nord pour échapper à la justice – le désert était le repaire idéal – et enfin de gens tristes, vêtus de noir, venus chercher des parents – époux, père, fils, frère – partis un jour chercher du travail dans le Nord et dont on n’avait jamais eu de nouvelles. Beaucoup de ces parents – comme ces personnes le racontaient à voix basse – étaient morts dans des accidents du travail, des bagarres de bistrot ou à la suite d’une des épidémies qui ravageaient continuellement la région, ou bien encore massacrés par l’armée au cours des révoltes des mineurs du salpêtre. Mais la plupart s’étaient simplement volatilisés, ils avaient disparu dans l’air comme disparaissent les réverbérations dans le désert et leurs parents venaient maintenant dans l’espoir de retrouver leur trace ou tout au moins leur tombe.

Dans l’un des décors les plus arides au monde, Hernán Rivera Letelier use à merveille de ses personnages de farce tragique, « plus grands que la vie », pour les plonger avec une sombre délectation dans l’extrême rudesse des intenses affrontements sociaux, des morts brutales et de l’arbitraire total que l’avidité faisait régner ici sans partage, dans les années 1930 comme au siècle précédent, souvenirs de luttes pas toujours si éloignées que cela.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Hernan Rivera Letelier

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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