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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Dépucelage » (Virginie Lou-Nony)

L’anatomie du prince charmeur, mise à nu par sa conquête, même.

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Dépucelage

Publié en 2014 aux éditions e-fractions, ce court récit de Virginie Lou-Nony est sa huitième fiction en prose depuis « Éloge de la lumière au temps des dinosaures » en 1996.

Elle l’avait rencontré au bord de la mer. Toujours à toute heure des gens regardent la mer, pas seulement des désœuvrés ou des mères avec leurs petits mais des prolos en bleus de chauffe, des types en complet sous le loden contemplent eux aussi sans parler le grand remue-ménage de l’eau, l’allée et venue pour rien, le ressac du vide. Peut-être était-elle venue voir ça, précisément, ou retrouver son enfance pas si lointaine, l’écho de cris heureux et de souffles courts dans les vagues et les dunes ; oublier le morne troupeau d’adultes dans lequel on l’avait insensiblement poussée et où elle se retrouvait seule désormais, sans secours.

Dans cette ville de bord de mer semblant osciller, indécise, entre le balnéaire et le portuaire, la narratrice va vivre en 17 pages un incisif dépucelage métaphorique – qui renvoie certainement à beaucoup d’égards, aussi, à cette époque, rappelée dans la belle préface, où Virginie Lou-Nony écrivait pour vivre les discours opportunistes de divers hommes politiques.

Après un double divorce, d’avec l’Aleph et son mari, et tout en continuant à animer des ateliers dans les banlieues considérées comme des ghettos, elle devient « négresse » pour des éditeurs commerciaux. Comme elle écrit vite, c’est un bon gagne-pain qui lui permet de donner un peu de confort à son fils Hugo. Cette activité de bas étage va lui être profitable à un autre titre. Prêtant sa plume à des VIP souvent proches du pouvoir, entrant dans leur intimité, elle mesure l’abîme entre le monde des pauvres et la forteresse des dirigeants, entre ceux qui crèvent en silence et ceux vers qui se tendent les micros, dans une société prétendue démocratique et égalitaire. C’est pour elle un vrai « dépucelage politique » – la formule est d’elle. 

Paquebot

Dépucelage moral, yeux dessillés ; voir in fine la réalité, mais en vain : ce conte simple détaille pourtant avec acuité l’anatomie d’un faux prince charmant, la mécanique égoïste du menteur pathologique, mythomane tout entier concentré sur la conquête et l’usage, personnage courant que le froid et précis projecteur de l’auteur découvre comme c’est rarement le cas.

Assise face à lui, suspendue dans le crépuscule marin déployé au-delà des baies, elle tentait d’imiter son élégante décontraction. La nuit était tombée quand un mugissement profond, comme venu du gouffre où cosmos et océan s’épousent, déclencha l’allumage à l’unisson de puissants projecteurs, éclairant le chenal dans toute sa longueur. Et un paquebot entra, monstrueux, dépassant de tous ses étages illuminés les entrepôts et les maisons du port, progressant droit sur eux avec lenteur. Comme déstabilisé par cette intrusion cosmique dans sa sphère intime, Baptiste se confia sans ambages. Il quittait femme et enfants pour une jeune maîtresse, une Japonaise menue qu’un mandarin autochtone avait menée au bord de la folie.

Une nouvelle bien puissante dans sa candeur apparente, qui rappelle une fois de plus à quel point la ligne éditoriale d’e-fractions saisit l’essence politique de l’intime, comme nous l’avions déjà découvert avec, entre autres, les textes de Camille Cornu, Sébastien Doubinsky (celui-ci comme celui-là), Jerry Wilson, Marie Van Moere, Daniel Martinange, Olivier Martinelli, Carole Zalberg, Franck-Olivier Laferrère, Christine Spadaccini, Mano, Guillaume Chérel, ou encore Tara Lennart – ou ceux, regroupés dans la collection Fugit XXI, des journaux d’écrivain de Sabine Huynh, Laurent Maindon ou Marie Cosnay / Myrto Gondicas.

Pour acheter la carte postale de téléchargement chez Charybde, c’est ici.

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Virginie Lou-Nony

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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