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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « L’autofictif prend un coach – Journal 2010-2011 » (Éric Chevillard)

Quatrième année de cet extraordinaire carnet de route, entre faux aphorismes et vrais jeux d’imaginaire.

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L'autofictif prend un coach

Publié en 2012 à l’Arbre Vengeur, le quatrième volume du vrai-faux journal d’Éric Chevillard, qui n’a toujours d’autofictif que le nom ironique, après « L’autofictif » (2009), « L’autofictif voit une loutre » (2010) et « L’autofictif père et fils » (2011), couvre cette fois l’année entre le 18 septembre 2010 et le 17 septembre 2011.

Pour la quatrième année, selon une mécanique à présent parfaitement rodée mais toujours aussi délectablement surprenante, Éric Chevillard, livre, à raison de trois paragraphes par jour (pouvant aller de quelques mots à quelques lignes), ces curieuses réflexions, maniant aussi bien le faux air de l’aphorisme solennel que l’anecdote donnant à un mot d’enfant une résonance quasi-métaphysique, le communiqué mi-figue mi-raisin à propos d’une donnée de la vie littéraire que la brusque flambée d’imagination pure. Inégal par définition, touchant fort logiquement bien différemment chaque lectrice et chaque lecteur au hasard des échos intimes, des références communes ou des préoccupations similaires, l’exercice provoque quoiqu’il en soit un perpétuel sourire intérieur, parsemé à l’occasion de rires incrédules et déchaînés. Et l’on se prend à craindre le moment, proche, où, ayant fini le « rattrapage » de ces années écoulées, il faudra en attendre le retour annuel, unique…

L’humanité avec le temps gagne en vertu et en pureté morale. J’en veux pour preuve que nul enquêteur, si fin limier soit-il, ne découvrira dans la vie d’un homme de ma génération un louche passé de collaborateur. (…)

Agathe enfourche sa moto, et voilà elle est partie. Il fallait que ça arrive. N’empêche, c’est bien amer, bien douloureux. Elle oubliera vite ses vieux parents. Une visite de temps à autre, pour la Noël, une carte postale, puis plus rien. L’hospice, la solitude. Ma compagne a posé sa main douce sur mon épaule.
– Allons, ce n’est qu’un manège, tu vas la revoir dans dix secondes, ta fille ! (…)

Manège

Les chaînes H et M, Gap, Comptoir des Cotonniers, Promod, Pimkie, Carroll, Jennifer, Etam et Princesse tam-tam manifestent une inquiétude grandissante suite aux OPA de la librairie Au plaisir de lire de la littérature pointue qui rachète une à une leurs enseignes et leurs boutiques pour s’y déployer sauvagement. (…)

Avant de vivre de mes revenus d’auteur dans l’abondance que l’on devine, j’ai dû m’employer de mille façons pour assurer ma subsistance, exercer mille petits métiers, ramasseur de chiens morts pour un fabricant de postiches, coureur de ravines, beurrier, froisseur de soie itinérant, homme-ciel, aluneur, clampiste, terrassier honoraire, veilleur boréal, pimentier, diviseur de sourcils, autruchien, fracataire, ratepeleur, mauricier, flottiste, et toutes ces expériences ont nourri ma littérature, ainsi informée du réel, habilitée à en rendre compte sans mensonges ni fausse connivence. (…)

Cerisy

Cerisy

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Le thé est un breuvage insipide et déprimant qui gagnerait, me semble-t-il, à être élaboré à partir de raisin fermenté. (…)

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Fraternelle accolade, mais le faucon sur son poing en a profité pour décapiter la colombe sur ton épaule. (…)

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C’est l’histoire d’un vieil homme à l’agonie qui devient rédacteur d’épitaphes puis animal polymorphe avant de méditer une réforme radicale du système en vigueur puis de se multiplier comme les crabes, occupant ensuite le poste de gardien d’une grotte ornée et s’installant au plafond où il rédige des fragments posthumes, gêné dans sa traque du capitaine Cook par la présence sur son bureau d’un vaillant petit hérisson naïf et globuleux, s’employant au retour du Mali à démolir un critique littéraire obtus, enfin se laissant choir dans le trou béant laissé par les orangs-outans disparus et l’inexistence de Dino Egger… Et merde, ils ont raison. J’écris toujours le même livre. (…)

Étaient présents, désignés par leurs badges, le Boucher des Ardennes, l’Écorcheur du Cantal, le Cannibale du Haut-Poitou, l’Empoisonneuse du Quercy, le Démembreur du Finistère, le Vampire de l’Yonne, l’Éventreur du Calvados, le Dépeceur du Jura. De toute évidence, je m’étais trompé de salle et de symposium, le château de Cerisy est si vaste. Le colloque consacré au bon vieux roman se tenait dans l’autre salle. Cependant, puisque j’étais là, je prononçais la conférence que j’avais préparée sur L’aphorisme comme mutilation désirable du corps saturé de graisses de la littérature qui fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements (et divers autres cliquetis). (…)

L’ours grogne et ronfle et ces ronflements terribles, amplifiés sans doute par la voûte obscure qui l’abrite, nous glacent les moelles. Nous nous approchons en tremblant, armés de carabines, de couteaux : sous la capote de sa poussette, Suzie, huit mois, fait dodo.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Chevillard

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « L’autofictif prend un coach – Journal 2010-2011 » (Éric Chevillard)

  1. J’aime beaucoup Eric Chevillard. Pour la petite anecdote, j’avais entendu que pour cet autofictif, il avait vraiment insisté pour que ce soit un tigre sur la couverture, peut-être en référence au journal-magazine Le Tigre auquel il participait.

    Publié par Grimmy | 14 juin 2015, 21:15

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