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Notes de lecture 2015

Note de lecture bis : « Fan Man » (William Kotzwinkle)

Tu crois peut-être n’avoir RIEN À VOIR avec Horse Badorties, mec ? Lis ce livre et on reparle, mec.

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fan-man

Publié en 1974, traduit en français en 2008 par Nicolas Richard chez Cambourakis, le huitième roman de William Kotzwinkle était l’un des livres magnifiquement présentés par les deux éditrices d’Asphalte lors de leur passage chez Charybde, « libraires d’un soir » en octobre 2012.

Ce roman au statut authentiquement culte depuis sa première publication, curieusement resté longtemps ignoré du public français, peut-être du fait de la difficulté supposée de sa traduction – exercice en effet délicat dont se sort merveilleusement Nicolas Richard -, est sans doute celui par lequel William Kotzwinkle montre de la manière la plus pure la profonde admiration qu’il éprouvait à l’égard de Jack Kerouac, en utilisant en revanche de toutes autres techniques littéraires, discrètement sophistiquées, que le pape de la beat generation.

Je suis tout seul dans ma turne, mec, ma turne avec des détritus jusqu’au plafond. Des partitions empilées, des tas de sacs-poubelle bourrés d’ordures et, par terre, des poêles à frire tout encroûtées, incrustées de mouchetures de saloperies putréfiées dans la graisse. Ma turne à moi, mec, ma petite turne à moi de Horse Badorties dans le Lower East Side.
Je viens juste de me réveiller, mec. Horse Badorties vient juste de se réveiller et se traîne dans l’abominable mer de crasse, mec, qu’il appelle son chez-soi. Traversée des pièces de ma turne, mec, entre le verre pilé et les tas de fringues cradingues parmi lesquels je vais choisir ma garde-robe du jour. Tiens, fourré dans une poubelle, un futal salingue incroyablement froissé. Et là, mec, sous un tas de journaux mouillés, une chemise, mec, avec une manche. Tout ce qu’il me faut, maintenant, mec, c’est une cravate, et justement, voilà un serpent japonais, un jouet en caoutchouc en parfait état, mec, dont je peux facilement faire un noeud à peu près correct, qui ressemble à une boule de spaghettis ratatinés.
SPAGHETTI ! MEC ! Maintenant ça me revient. C’est pour ça que je me suis levé de la fosse septique qui me sert de paddock, mec, à cause des grondements de mon bide. C’est l’heure du petit-déjeuner, mec. Mais d’abord, je dois passer un coup de fil en Alaska.

Fan Man 1

I am all alone in my pad, man, my piled-up-to-the-ceiling-with-junk pad. Piled with sheet music, with piles of garbage bags bursting with rubbish and encrusted frying pans piled on the floor, embedded with unnameable flecks of putrified wretchedness in grease. My pad, man, my own little Lower East Side Horse Badorties pad.
I just woke up, man. Horse Badorties just woke up and is crawling around in the sea of abominable filthiness, man, which he calls home. Walking through the rooms of my pad, man, through broken glass and piles of filthy clothes from which I shall select my wardrobe for the day. Here, stuffed in a trash basket, is a pair of incredibly wrinkled-up muck pants. And here, man, beneath a pile of wet newspapers is a shirt, man, with one sleeve. All I need now, man, is a tie, and here is a perfectly good rubber Japanese toy snake, man, which I can easily form into an acceptable knot looking like a gnarled ball of spaghetti.
SPAGHETTI! MAN! Now I remember. That is why I have arisen from my cesspool bed, man, because of the growlings of my stomach. It is time for breakfast, man. But first I must make a telephone call to Alaska.

Même si les maîtres mots de ce formidable soliloque d’un clochard halluciné, et en effet céleste à sa manière bien particulière, semblent être « empilement » et « saleté », ces trois jours new-yorkais, monologués comme un « Ulysse » dublinois brutalement transplanté autour de l’épicentre qu’est l’église St. Nancy sur Bowery, sont avant tout affaire de musique, musique des sphères peut-être célestes, oui, mais indéniablement des sphères explosant à intervalles plus ou moins réguliers dans le cerveau embrumé de Horse Badorties, que cette brume électrique provienne de la maladie mentale, de la misère structurelle ou des substances chimiques joyeusement ingurgitées tout au long de ses journées. De cette déchéance quotidiennement incarnée, de cette noire saleté apparemment revendiquée en dansant, de cette misère aveuglante – que toute une « bonne société », depuis les années 70, retournant cyniquement l’esprit de la beat generation comme celui du flower power, pourra ignorer de façon croissante en les cataloguant comme « volontaire » -, William Kotzwinkle a su tisser une incroyable symphonie jazz vaudou, rythmée, scandée, incantée par les « mec » jetés à intervalles réguliers comme par le bruissement du ventilateur à piles, déglingué, qui ne quitte jamais le narrateur et donne son titre au roman.

Tompkins Square Park

Tompkins Square Park

Je suis dans ma petite turne de Horse Badorties, mec, coup d’œil alentour. C’est la turne la plus chouette que j’aie jamais eue, mec, et j’en récupère une autre exactement pareille au bout du couloir. Deux turnes, mec. Le loyer sera cher mais ce n’est pas si terrible quand on ne le paye pas. Et avec deux turnes, mec, j’aurai la place pour les répètes de la Chorale de l’Amour, mec, et on chantera notre sainte musique et on l’enregistrera sur mon magnéto japonais portatif à piles tout déglingué, aux piles corrodées, quasi mortes, mec, et quand on rembobinera pour réécouter, on ne pourra pas l’entendre. C’est merveilleux, mec.

I’m in my little Horse Badorties pad, man, looking around. It’s the nicest pad I ever had, man, and I’m getting another one just like it down the hall. Two pads, man. The rent will be high but it’s not so bas if you don’t pay it. And with two pads, man, I will have room to rehearse the Love Chorus, man, and we will sing our holy music and record it on my battery-powered portable falling-apart Japanese tape recorder with the corroded worn-out batteries, man, and when we play it back and listen to it we will not be able to hear it. How wonderful, man.

Kotzwinkle

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Il faut un incroyable talent pour condenser ainsi, en moins de 180 pages, toute une toile socio-politique serrée, désespérée et désespérante, pour en extraire, dans le beat incessant du jazz cool et du gospel pour ventilateurs, une farceuse ode à la joie, une formidable danse volodinienne sur les décombres d’un permanent ground zero, un invraisemblable imbroglio de rires et de larmes, entre casses automobiles, squats, abris de fortune et débrouilles institutionnalisées, de fait, en utilisant tout au long un formidable arsenal littéraire d’autant plus spectaculaire qu’il se fait presque rigoureusement invisible à la première lecture. C’est aussi à ce genre de paradoxes et de contrastes souverains que l’on reconnaît les authentiques chefs d’œuvre.

Ma collègue et amie Charybde 7 (également présente sur ce blog) en parle merveilleusement ici. Pour acheter le livre chez Charybde, c’est .

On trouvera ci-dessous l’enregistrement audio de la présentation faite par Estelle Durand, l’une des deux éditrices d’Asphalte, en octobre 2012 chez Charybde.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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