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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Sale cabot » (Heinrich Steinfest)

Le roman policier en fête de l’intelligence, où les personnages distillent à chaque instant un doute radical et réjouissant.

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Sale cabot

Publié en 2003, traduit en français en 2006 par Corinna Gepner chez Phébus, le sixième roman de l’Autrichien Heinrich Steinfest était son deuxième mettant en scène le détective privé Markus Cheng (le premier n’ayant toujours pas été traduit en français, et le troisième – l’excellent « Le poil de la bête » – l’ayant été en 2013).

Même en découvrant ce texte après « Le poil de la bête », mais également après les enthousiasmants « Requins d’eau douce » (2004) et « Le grand nez de Lili Steinbeck » (2007) – dans lesquels Markus Cheng ne figure pas, il est réjouissant et flagrant de constater à quel point, dès cette quasi-origine, les composantes si particulières de l’univers et de l’écriture, rares, d’Heinrich Steinfest sont en place, solides, drôles et vertigineuses.

Les personnages sont, là encore ou là déjà, exceptionnels – et fondamentaux : comme le Lukastik de « Requins d’eau douce », comme la Lili Steinbeck de (précisément) « Le grand nez de Lili Steinbeck », ou comme la principale protagoniste de « Le poil de la bête », Markus Cheng, le détective autrichien manchot, d’origine chinoise, mais aussi l’écrivain Moritz Mortensen, le policier Dr Thiel, l’héritière baronne Mme von Wiesensteig, et même le chien Oreillard, portent tics, manies, idiosyncrasies et failles philosophiques personnelles qui, dans un univers « normal » en apparence, en feraient sans doute de redoutables psychopathes, doux ou non. Mais ils assument ces errances sociales ou psychologiques avec un tel naturel, une telle assurance, qu’ils décalent somptueusement le monde, pour la lectrice ou le lecteur, leur offrant ainsi un autre univers, 100 % ressemblant au nôtre, mais disposant à loisir de cette perspective toujours joyeusement faussée et donc totalement jubilatoire. En compagnie diaphane et sous-jacente, ici (et non pas affirmée avec force comme dans « Requins d’eau douce »), de Ludwig Wittgenstein ou de Sören Kierkegaard, ils vaquent à leurs vies comme ils l’entendent, avec prudence ou audace soigneusement mesurée, et nous entraînent dans leur vie poétique, interstitielle et férocement révélatrice des pièges du « sens commun ».

Biblio

La nouvelle bibliothèque de Stuttgart (Yi Architects)

Cette place était sa place.
Certes, cela ne se disait pas. Pas tout haut, du moins. Moritz Mortensen se trouvait en effet dans une bibliothèque publique, dans un lieu hautement démocratique donc, où il était impossible de réserver un siège. Ce qui n’empêchait pas certains habitués de privilégier des places bien précises. Mais si ladite place, territorialisée par des années et des années d’occupation, venait à être prise, la plupart d’entre eux se contentaient en passant d’un regard furieux et d’une remarque grommelée. Seuls quelques-uns s’excitaient, devenaient grossiers, voire violents. Personnages pitoyables, qui ressentaient la perte de leur place habituelle comme une perte d’identité et de sécurité, et qui, oui, à ce moment-là, se croyaient dépossédés du monde entier. Rien d’étonnant alors s’ils se déchaînaient ou menaçaient de casser la figure à quelqu’un.
Mortensen n’était pas un de ces individus aux nerfs fragiles, prêts à jouer des poings ou de la langue. Pourtant, il fut pris d’une colère notable en remarquant de loin que quelqu’un occupait la petite table à l’extrémité de la balustrade vitrée.
D’après les estimations de Mortensen, cet endroit était le plus isolé de la bibliothèque du point de vue géographique et thématique. D’une part, il était situé dans le coin le plus reculé de l’étage supérieur, d’autre part, c’est là qu’étaient entreposés les ouvrages sur la vie et l’œuvre des écrivains. Cet environnement éveillait en Mortensen un sentiment de reconnaissance. Il aimait l’aridité et la froideur qu’exhalait la littérature secondaire.

Fernsehturm Stuttgart

Stuttgart : la Tour de la Télévision

Appuyé sur une écriture rare dans le roman dit « policier », qui lui permet aussi bien de féroces envolées noires à souhait que des moments de doute et de légère perte d’équilibre que ne renieraient sans doute pas les Carroll (que ce soit Lewis ou Jonathan), Heinrich Steinfest compose ainsi, au fil des volumes, une impressionnante cathédrale d’échos rieurs et grinçants, organisant le réel en un fantastique philosophique toujours caché, toujours dérobé à l’analyse, mais foisonnant dans chaque détail soigneusement irréalisé.

Mortensen s’était enfoncé plus profondément dans l’eau, dont la surface atteignait désormais sa lèvre inférieure. Soudain, un mot isolé se fit jour en lui, un mot qui lui parut à la fois étrange et grandiose : détective. Une fois la splendeur de ce mot dissipée dans la vapeur qui s’exhalait de la baignoire, Mortensen se demanda si cela existait encore, si cela avait jamais existé : des détectives. Et par là il n’entendait pas les employés d’agence, ces types douteux qui entraient dans la même catégorie que les journalistes prêts à en découdre, mais les indépendants, toujours auréolés d’une aura poétique, qui donnaient l’impression de n’être pas tout à fait de ce monde. Ils faisaient plutôt penser à des voyageurs temporels, des anges ou des extraterrestres coincés sur notre planète, souvent aussi à cause de l’alcool, et qui n’avaient rien trouvé de plus intelligent que de choisir un métier où l’on se mouvait, avec un pathétisme absurde, entre les gens et leurs crimes passés ou à venir.
« Sottises ! » marmonna Mortensen dans son eau de bain. Ayant complètement retrouvé ses esprits, il était conscient des lieux communs auxquels il venait de se livrer en pensée. Mais cette perspective lui plaisait. Il était fermement résolu à engager quelqu’un pour s’occuper de l’affaire et préserver ses intérêts à lui, Mortensen. Cela coûterait de l’argent. Mais tout bien considéré, cet argent, il l’avait. Et puis il était tombé amoureux de l’idée d’embaucher un détective. Ce qui le fascinait, entre autres, c’était la dimension de luxe. Oui, engager un détective revenait un peu à acquérir quelque chose d’extrêmement rare et distingué. Exactement comme s’il venait de prendre la décision d’investir sa fortune dans un minuscule, mais magnifique dessin du sieur Dominique Ingres.
Lorsque Mortensen se retrouva, une heure plus tard, assis à la grande table du salon – avec devant lui un verre de vin et l’annuaire professionnel de Stuttgart -, à passer en revue les petites annonces d’agences de détectives, la comparaison avec Ingres fit long feu. La façon dont ces agences ou ces bureaux de sécurité faisaient leur publicité lui remit en mémoire le caractère douteux, grossier, infâme, totalement indigne, de cette profession, toute sa pingrerie bornée, à ceci près qu’en l’occurrence cette pingrerie restait soigneusement cachée.

Steinfest

Et je ne saurai dire mieux pour finir que le Vent Sombre, dans sa superbe chronique de 2011, à lire ici : « Sale Cabot est un livre marquant parce que Steinfest, confiant dans l’intelligence de ses lecteurs, peut leur parler en adultes. Ne ratez pas Le dernier mot de l’auteur dans lequel celui-ci précise, de façon chirurgicale et poétique, sa conception du roman. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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