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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Les centenaires » (Philippe Adam)

Increvables centenaires, comme miroir grossissant du monde contemporain.

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centenaires

Dans leur résidence entourée de hauts murs comme une forteresse et pourvue de tous les équipements de sport et de loisirs, les centenaires de Philippe Adam entretiennent leur forme, se font refaire le corps, se comportent comme des étudiants turbulents quand ils partent en week-end, parfois se prostituent pour payer leurs médicaments, ou parce qu’ils aiment le sexe, enterrent leurs enfants et jouissent de leur héritage, et bizutent férocement les nouveaux arrivants.

«Ils partent en week-end à Londres. Ils font les soldes. Ils traversent la Tamise à la nage pour se prouver qu’ils sont en pleine forme. On photographie leurs exploits, on les enregistre et certains passent même à la télévision. Ça se fête. Bars, pubs et troquets sont obligés de les refuser. On aime leur compagnie sans forcément apprécier leur comportement, on se lasse des bagarres qu’ils provoquent pour une fille qui leur a échappé, un mot qu’ils auront pris de travers. Ce sont des clients difficiles. Dans les hôtels, les suites que réservent les centenaires mériteraient d’être isolées des autres étages, on redoute leurs hurlements, la nuit, quand ils sont ivres et qu’ils entonnent des chants guerriers en se tapant sur la tête, les centenaires se pourchassant dans les couloirs, prenant d’assaut l’hôtel dont la clientèle sera bientôt soumise à leurs caprices, l’un exigeant de ses voisins de chambre qu’ils vident immédiatement les lieux, l’autre obligeant le réceptionniste à marcher à quatre pattes ou à lui préparer des œufs au bacon qu’il lui jettera à la figure.»

La nostalgie les rattrape parfois, et les souvenirs tristes, mais ces vieillards florissants et increvables veulent oublier leurs morts et l’idée même de la mort, comme celui-ci qui rêve qu’il divorce de sa femme décédée, dont le souvenir persistant lui empoisonne la vie.

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© Sacha Goldberger

«Les centenaires prennent de toute façon la mort pour une blague.
Ils n’y croient pas. Ils n’en avaient aucune idée à la naissance, à douze ans ils tuaient leurs meilleurs amis avec des pistolets en plastique, ils en rêvaient à vingt, ils en étaient convaincus à trente, la quarantaine si vite passée, si vite suivie de la cinquantaine les avait fait trembler, à soixante ans ils étaient en sursis, ils soufflaient les bougies de leur soixante-dixième anniversaire en pleurant, pensant que la vie leur avait déjà offert ces soixante-dix belles années et qu’il faut savoir se contenter de ce qu’on a, y compris si c’est de ce qu’on a perdu, et même si les choses iraient dorénavant en s’accélérant, ils n’hésiteraient pas, le moment venu, ils trouveraient le courage de courir vers la tombe en lui ouvrant très grands les bras, les centenaires avaient quatre-vingt ans quand ils ont commencé à avoir des doutes, doutes entretenus par leurs quatre-vingt-dix ans, la barre des cent ans les laissant complètement incrédules, la mort n’existe pas, leurs meilleures années auront été gâchées par des superstitions, des croyances et des racontars, c’est comme ça, à force d’écouter les autres on finit toujours par se faire du souci pour rien.
Depuis, les centenaires se sentent mieux.
Ils vont aux crémations comme ils iraient à un apéritif.»

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© Lucy Nicholson, Reuters

La Résidence où s’épanouissent les centenaires de Philippe Adam aurait presque pu s’appeler Sun City, ces communautés privées et fermées pour vieillards aisés, où les moins de dix-huit ans font partie des nuisances, évoquées par Marco d’Eramo dans «Paradis infernaux, les villes hallucinées du néo-capitalisme». Banale en apparence mais en réalité miroir déformant du contemporain en lisière du fantastique, elle rappelle plutôt le complexe hôtelier en bord de mer d’Hugues JallonLe début de quelque chose») ou l’immeuble d’ «I.G.H.» de James G. Ballard.

«Les premiers tombés aux mains des centenaires ne sont pas morts, mais ils y ont pensé, et cette idée leur est restée longtemps en tête comme s’ils avaient raté leur chance. L’un voulut s’enfuir. Un centenaire le tenait. On ne sait rien quand on n’a pas eu une paire de mains bleues agrippée au ventre, on ne sait rien quand on n’a pas entendu les cris d’une centenaire qu’on traîne allongée derrière soi, qui s’accroche et qui hurle pour faire venir les autres, on ignore à peu près tout de la peur tant qu’on n’a pas eu sur les cuisses les trente-six points sanglants, les trente-six marques rouges d’un dentier s’enfonçant, mordant à même les chairs et refusant de s’en extraire.
Partout, les centenaires veillent.»

Paru en 2010 aux éditions Verticales, cette farce grinçante qui imagine comment vivront et penseront ces centenaires, qui devraient être 200 000 en France d’ici 2060, emprunte en les grossissant les stéréotypes d’une société des apparences, qui refuse le vieillissement physique, la tristesse et la mort, une société soumise aux impératifs de la séduction physique, du divertissement et de la consommation, du sexe et de l’optimisme qui doit recouvrir les émotions et la vie de son sucre éternel et glaçant.

Quelques mots d’Éric Chevillard pour conclure en écho à ce livre : «La vie devient longue à 90 ans. Que faire ? On est si diminué. Plutôt mourir, en effet. Mais à 100 ans, tout repart. Il y a à nouveau une excitation, un enjeu. Durer le plus longtemps possible. Battre des records. Tenir.» (L’autofictif en vie sous les décombres)

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 centenaires

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Sourires et éclats de rire littéraires. | Charybde 27 : le Blog - 25 juin 2017

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