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Notes de lecture 2011

Note de lecture : « Épître aux jeunes acteurs pour que soit rendue la Parole à la Parole » (Olivier Py)

Trente-cinq pages à se déclamer intérieurement, en s’efforçant de ne pas trop rire et de ne pas trop pleurer.

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Pour les amateurs de théâtre, la collection « Papiers » chez Actes Sud est précieuse. La collection bleue (« Apprendre »), destinée en priorité aux jeunes (et moins jeunes) actrices et acteurs, vaut à elle seule le détour. On y trouve par exemple cette « Épître aux jeunes acteurs pour que soit rendue la Parole à la Parole », concoctée par Olivier Py, et – nous précise l’introduction – « dite, jouée et éructée dans le théâtre du Centre National Supérieur d’Art Dramatique le 14 mars 2000 ».

La succession de personnages raconte une histoire à elle seule : le Poète s’habille ainsi en Tragédie, avant d’accueillir et de débattre tour à tour avec le Rabat-Joie, le Responsable Culturel, le Policier du Désir, le Ministre de la Communication, le Directeur du Conservatoire d’Art Dramatique, Celui Qui Demande Vraiment (non, ce n’est PAS un personnage de Lovecraft…), le Porc Moderne, et enfin l’Enfant Qui Prête Serment.

Extraits :

LA TRAGÉDIE : Ma grimace vous tance en ce bord de fosse, riez de cette grimace, riez ! Nulle vérité et nulle vérité lourde, lourde et qui réclame d’être portée, nulle vérité ne saurait se dire sans masque. Et si le temps exige un masque de grotesque, je le pose avec joie sur ma face ! Je ne veux vous effrayer avec ce devoir qu’en vous faisant rire, aussi, un peu. Toujours faire rire et toujours faire peur, voilà, l’adage, le bel adage d’exil ! (…)

LA TRAGÉDIE : L’homme révolté attise cette sédition absolue que le théâtre tient enclose dans son bois, il proclame la fin des consolations mensongères qui lui ont été données comme enseignement, il veut l’insurrection totale de la Parole, et rendre grâce infiniment au masque vieux de son art. (…)

Olivier Py

Olivier Py © Carole Bellaïche

LA TRAGÉDIE : Ah ! Lui vraiment, le rabat-joie, il a toujours la foule de son côté. Il organise des colloques qui s’intitulent « Culture contre barbarie », et il a la foule de son côté. Il dit « Plus jamais ça » et il a la foule de son côté. Il dit « Peignez vos temples en couleur de désespoir fécal » et il a la foule de son côté. Il a peur des sectes et il a la foule de son côté. Il est plein de remèdes pour les maladies qui n’existent pas et il a la foule de son côté. Et quand il donne ses pièces jaunes au mendiant, quand il tartine culturellement la dépossession totale, quand il exhibe le patrimoine national pour faire mine de charité socialement correcte et culturellement éthique, quand il décore le patrimoine littéraire avec des vignettes jeunes et très techniques, il a la foule de son côté. Quand le rabat-joie approche son grand éteignoir sérieux de la flamme naïve, il a la foule de son côté. Et quand il crotte à la source où les braves gens vont boire, il a la foule de son côté. Sort le rabat-joie car finalement je n’ai pas d’argument, il profite de ce qu’il appelle la liberté de pensée et qui n’est qu’un débat d’opinion inepte, et moi je ne veux parler qu’avec ceux qui sont d’accord avec moi, sinon c’est du football, pas de la poésie. (…)

Reconnaissons que la friteuse électrique et la danse du ventre et le footballeur ont quelque chose de plus que le Christ ; ils font ce qu’ils font, parfaitement d’ailleurs ; c’est une forme séculière du miracle que la frite facile et le stade enivré et la pornographie pour petite fille, des miracles ! Ils font leurs miracles sans aucune parole ! C’est mieux. C’est plus moderne, ça passe mieux à l’écran, c’est bien? Nous sommes heureux. (…)

‎Je ne parle pas de la pornographie du pauvre, de cette vieille pornographie qui est encore douceur, mais de cette grande pornographie des salons fortunés, de cette remarquable inculture des inclus, de cette sublime misère des marchands de mode, de cette ultime déchéance de notre civilisation qui ne parle plus de la Parole que comme du bla-bla, qui a mis au même rang le poète et le dresseur d’otaries, qui a nivelé la place des mots à la basse-cour des spectacles charitables, promotionnels et très divertissants. (…)

Trente-cinq pages à se déclamer intérieurement, en s’efforçant de ne pas trop rire et de ne pas trop pleurer…

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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