☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le mercenaire » (Mack Reynolds)

Un morceau d’utopie aigre, et pourtant réjouissante, dans lequel les conflits entre entreprises se résolvent, codifiés, sur le champ de bataille, à balles réelles.

x

Le Mercenaire

Publiée en 1962 dans la revue Analog, étendue à la longueur d’un court roman (initiant une série non traduite en français) en 1968, cette longue nouvelle de Mack Reynolds sera publiée en français en 1980, dans une traduction d’Hélène Bouboulis, à l’intérieur de l’anthologie « La troisième guerre mondiale n’aura pas lieu » de Joe Haldeman, publiée chez Pocket.

C’est grâce à l’heureuse initiative des éditions Le Passager Clandestin que ce texte devenu introuvable, même en occasion, a été réédité en 2013, dans une traduction révisée par Dominique Bellec, dans l’habile collection « Dyschroniques » (où l’on trouve aussi, par exemple, « Un logique nommé Joe » de Murray Leinster, texte de 1946 récemment massivement plébiscité par les clients de la librairie Charybde et les participants du ciné-club de l’Institut Henri Poincaré).

Compte tenu du credo (ci-dessous) de la collection en question, au Passager Clandestin, la présence du texte de Mack Reynolds y semble en effet très naturelle.

Des nouvelles de science-fiction ou d’anticipation, empruntées aux grands noms comme aux petits maîtres du genre, tous unis par une même attention à leur propre temps, un même génie visionnaire et un imaginaire sans limites. À travers ces textes essentiels, se révèle le regard d’auteurs d’horizons et d’époques différents, interrogeant la marche du monde, l’état des sociétés et l’avenir de l’homme. Lorsque les futurs d’hier rencontrent notre présent…

 Mercenary

Le monde libre et l’univers soviétique sont parvenus à s’entendre pour une méfiante réduction des armements, et une paix fort fraîche a remplacé la guerre froide. Dans la société capitaliste américaine, tandis que les classes sociales qui, un temps, en théorie, ne devaient plus exister, se sont au contraire officialisées et sédimentées, les conflits juridiques et concurrentiels entre entreprises se règlent de plus en plus souvent par des affrontements militaires réels, à base d’armées permanentes et de forces mercenaires, affrontements soigneusement codifiés et régulés (les armes postérieures à 1900 sont bannies des champs de manœuvre dédiés où ont lieu les combats, qui n’ont rien de simulé), affrontements qui présentent l’avantage indéniable de fournir de fabuleux spectacles télévisés aux entreprises de médias et de distraction de masse se trouvant à la tête de nombreux conglomérats industriels.

Freddy, se retenant de tout sarcasme, dit :
– Quels sont les enjeux selon vous, capitaine ?
– Le droit de la libre entreprise à la concurrence en Amérique du Nord. Aéroglisseur a obtenu le quasi-monopole des transports vers Fairbanks. Les Transports Aspirotube souhaitent baisser les tarifs et offrir aux consommateurs de Fairbanks un meilleur service en ouvrant une ligne aspirotube jusque là-bas. C’est tout à fait dans la tradition du monde occidental. Aéroglisseur Continental prétend y faire obstacle et ce sont eux qui ont demandé au département de la section Armée un procès par les armes. Au regard des faits, la justice est du côté du baron Hauer.
Freddy Solingen s’adressa à la caméra :
– Eh bien, chers amis du monde de la télé, c’est un brillant résumé que le capitaine vient de nous faire, mais il ne colle pas du tout avec les propos du baron Zwerdling que nous avons entendu ce matin. Néanmoins, que la justice triomphe toujours et nous verrons ce que le champ de bataille aura à nous offrir. Merci, merci beaucoup, capitaine Mauser. Nous espérons tous, nous qui sommes devant nos écrans aujourd’hui, que vous, à titre personnel, vous ne vous retrouverez pas dans le pétrin au cours de cet affrontement.

Mack Reynolds

En 130 pages, Mack Reynolds, écrivain extrêmement actif dans les années 1950, 1960 et 1970, élevé dans une famille militante du Socialist Labor Party américain, dont il sera membre jusqu’en 1958, ami proche de Fredric Brown, nous offre un texte curieux, intimement nourri d’expérimentation politique farceuse, s’appuyant tant sur la socio-économie qu’il maîtrise réellement (comme Cyril M. Kornbluth, dans ses romans dédiés aux publicitaires – « Planète à gogos », 1952 – ou aux cabinets d’avocats – « L’ère des gladiateurs », 1955) que sur une écriture typique de la science-fiction des années 1950-1960, à de rares exceptions près simple, efficace et légèrement pataude, encore concentrée sur les nouvelles plutôt que sur les romans, et cherchant toujours au moins autant (sinon plus) la « chute » que la cohérence complète du décor.

Bien davantage qu’une curiosité littéraire, ce texte légèrement vieilli demeure une très vivante démonstration de la puissance spéculative de la littérature lorsqu’elle explore des scénarios, des limites d’enveloppes, des alternatives, et qu’elle le fait d’une manière jubilatoire plutôt que pontifiante.

Ce qu’en dit joliment Nébal est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :