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Je me souviens

Je me souviens de : « Reality Show » (Larry Beinhart)

La guerre du Golfe a-t-elle vraiment eu lieu ? Un chef d’œuvre d’humour énorme et de finesse socio-politique.

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Reality Show 2

C’est en février 1996 (la Noire de Gallimard me réjouissait de ses feux depuis déjà quatre ans) que j’ai découvert cet incroyable roman, publié en 1993 et traduit en français fin 1995 par Francis Kerline, avant de donner naissance au film de Barry Levinson, « Des hommes d’influence » (« Wag the Dog ») avec Robert de Niro et Dustin Hoffman, en 1997.

Ce quatrième roman de l’Américain Larry Beinhart (après ses trois « Tony Casella » publiés entre 1986 et 1991) fut un énorme choc pour moi : déguisées en allègre comédie stand-up (ce que le film accentuera encore), ces 450 pages lançaient l’assaut, avec l’extraordinaire cynisme de la meilleure tradition du roman noir américain, des cercles du pouvoir de l’empire américain, des connivences profitables du petit monde patricien des blancs anglo-saxons protestants qui dominent le pays depuis presque toujours, de l’énorme collusion avec les industries du pétrole et de l’armement, ce qui était l’évidence même, mais peut-être plus encore avec celles de l’entertainment et de la communication, dont une nouvelle génération de spin doctors pouvait désormais émaner.

Il se prenait pour la réincarnation de Machiavel. Un théoricien de la politique. Un maître ès intrigues. Le mec le plus finaud et le plus impitoyable de l’empire.
Car il s’agissait incontestablement d’un empire. Par bien des côtés, le plus grand que le monde eût jamais connu – bien qu’il eût été de très mauvais goût de l’avouer dans les milieux politicards sélects. Rien à voir avec un petit royaume à la Borgia, un fief riquiqui à la Médicis ou quelque autre minirépublique italienne… Autant comparer un éléphant à une fourmi. Non, la seule échelle de comparaison possible eût été Rome – au temps où Rome était la définition même de l’empire.
Et il était le faiseur de rois – un roi sans couronne, peut-être, mais tout de même numéro un sur son territoire, chef des armées, avec des milliards à claquer et le pouvoir de créer la richesse ou de supprimer la vie. Le rêveur sur son lit était le conseiller du roi – ce que Nicolas Machiavel lui-même, le vrai, n’avait jamais été en réalité.
Bien qu’il fût en plein délire – sous les effets conjugués d’une grave maladie, de puissantes drogues, à la fois violentes et soporifiques, et de la peur, car il savait sa mort imminente -, ses pensées n’avaient rien de déraisonnable. Elles reflétaient la réalité – une réalité en version colorisée, un peu remaniée sans doute, mais néanmoins exacte et vérifiable. Il aurait eu exactement les mêmes pensées s’il avait été chez lui, en bonne santé, entouré de parents, d’amis, de sycophantes, de complices, de quémandeurs, de magouilleurs, de cireurs de pompes, d’imitateurs, d’arrivistes, de marchands de pouvoir et de milliardaires, dans une garden-party à l’américaine, style barbecue du 4 juillet – avec poulet, côtelettes, pastèques, gnôle on-the-rocks et bibine dans le seau à glace. (…)

Reality Show

Le patient s’appelait Lee Atwater. Il se mourait d’une tumeur au cerveau.
C’était une ironie du sort tellement vicieuse que même ses ennemis s’abstenaient d’en pisser de rire. Et ses ennemis le haïssaient. Il avait pratiqué le sous-entendu, la demi-vérité et la désinformation politique avec un brio dévastateur pour exploiter les vilenies de la société américaine, surtout le racisme. Le racisme avait toujours été efficace mais demandait à être manié avec précaution et doigté. Le moribond pouvait, sans forfanterie excessive, se considérer comme l’artisan de l’élection de Goerge Bush à la présidence en 1988. Avant qu’Atwater ne lançât sa campagne, Bush plafonnait à dix-huit points dans les sondages. Avant qu’Atwater ne concoctât l’événement médiatique qui avait entraîné Dan Rather dans une attaque contre le vice-président d’alors afin que celui-ci pût répliquer, Georgie avait une réputation de ringard. Un gars incapable de prononcer une phrase complète cohérente si elle n’avait été prérédigée, qui était mouillé jusqu’au cou dans l’Irangate et traînait des casseroles plus grosses que lui. Et c’était avec ce tocard – de bonne race peut-être, mais tocard nonobstant – qu’Atwater avait gagné la plus grande course du monde.

American Hero

Deux ans avant le James Ellroy d’ « American Tabloïd », sept ans avant les Michael Hardt et Antonio Negri d’ « Empire », quatorze ans avant l’Antoine Bello des « Falsificateurs » et le Christian Salmon de « Storytelling », Larry Beinhart décortique dans sa farce ravageuse, enlevée, et pourtant mortellement sérieuse, la politique spectacle contemporaine, la manière de créer le consentement suffisant, l’interpénétration entre politique et industrie, et prouve que la fiction est merveilleusement à même d’assembler et de donner sens (fût-ce en ricanant sournoisement ou en éclatant d’un rire gargantuesque) au contemporain constitué de signaux diffus et contradictoires.

Comme l’écrivait Éric Aeschimann dans Libération en 1995, ce drôle de livre aurait pu s’appeler « La guerre du Golfe n’a pas eu lieu », si l’incroyable enquête menée tout au long du roman par le détective Joe Broz, personnage chandlérien en diable qui aurait été finement passé à la moulinette cyberpunk, ne démontrait in fine que la fiction est la réalité, et vice versa, moyennant certaines conditions de corruption, d’avidité, de température et de pression.

Une très grande réussite et un livre indispensable.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici, et la règle du jeu de la rubrique « Je me souviens » est .

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beinhart0093

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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