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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Sous nos yeux » (Lawrence Joseph)

Entre un Detroit moribond et une mondialisation jusqu’au-boutiste, une poésie acérée, de tristesse et de foi.

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Sous nos yeux couv Isiprint

Publié à l’origine en 1993, et en mai 2015 aux éditions Pétra, dans une édition bilingue et une traduction de Catherine Pierre-Bon, ce recueil de poèmes (son troisième) est la première apparition en français de l’étonnant Américain Lawrence Joseph.

Issu d’une famille d’immigrés catholiques libano-syriens arrivés à Detroit après la première guerre mondiale, l’auteur présente la particularité relativement rare d’être à la fois un poète reconnu, par la critique, par ses pairs et par le public (même si la notion de « public », en poésie, est toujours un peu délicate à établir), et un respecté professeur de droit, après plusieurs années de carrière en tant qu’avocat au barreau de New York, spécialisé principalement en droit social – ce qui lui inspirera notamment son unique prose fictionnelle à ce jour, « Lawyerland » (1997).

« Before Our Eyes » donne un puissant aperçu d’une poésie originale, fort éloignée de ce que la (remarquable) préfacière de cette édition française, Etel Adnan, la grande poétesse américano-libanaise qui est son aînée de plus de vingt ans, appelle la « cérébralité souvent neutralisante » de la poésie – « surtout américaine » – contemporaine.

Se nourrissant aussi bien de détails cruels ou tendres arrachés au réel de la grande ville meurtrie du Michigan qu’aux arcanes des « legal due diligences » new-yorkaises, de ponts toujours ambigus établis entre le Moyen-Orient et les États-Unis, d’une connaissance sans faille des circuits financiers et juridiques du monde actuel, d’un vécu de citoyen mondialisé aisé et d’enfant d’un terroir post-industriel entré en déshérence, Lawrence Joseph échappe brillamment, pour notre songeuse réjouissance, aux deux écueils qui guettent en effet le plus souvent aujourd’hui l’écriture affirmée comme poétique, celui d’une mièvrerie légèrement béate et celui d’une opacité satisfaite d’elle-même, pour nous proposer un fabuleux voyage, de tristesse et de compassion certes (pour reprendre à nouveau ici les mots d’Etel Adnan), mais aussi de foi contre vents et marées, de compréhension aiguë du réel et de tentation jamais totalement abandonnée de l’idéal.

Before Our Eyes

Il n’a jamais discuté quant à savoir où a commencé
l’histoire du Liban, si l’enfant prince avait été confié
clandestinement par sa mère à une famille catholique
dans la Montagne où il passa son enfance
dans la religion de son père, un Druse,
la secte la plus secrète de l’Islam.
Je recevais les nouvelles de Jérusalem―
l’événement radio de Beyrouth Est, le danseur
ondulant aux sons des explosions
à l’extérieur du studio. L’avenir n’est pas l’Afrique
mon pote, et l’Europe est une péninsule de l’Asie
et ton Amérique une invention de l’Europe,
il se marrait, le journaliste, pointant
son doigt. Pour autant, l’intelligence de la rue
n’a-t-elle plus d’importance ? Salles d’attente, centres commerciaux,
après tout, humeurs et émotions vacantes.
Et aucun démenti ne m’a effleuré l’esprit.

Lawrence Joseph, intégrant en permanence dans son projet des lexiques variés que l’on associe bien rarement, déchiffre avec une terrible lucidité le monde qui nous entoure, des ruelles miséreuses aux allées du pouvoir (ou qui se croit tel), des vastes discours officiels aux sordides fins de mois, en une intellection de la nécessité qui parvient à incarner simultanément un chant et un cri.

et, tout là-haut, les visions
sont claires : fléau obscur, énorme,
des millions sans occupation ;
des ministres de tout pays
courtisant les financiers comme
les princes de Suzdal s’agenouillaient
autrefois devant la Horde d’Or,
les Régulateurs, en assemblée, discutent
de savoir si la liberté d’expression
inclut les ordinateurs de l’état.

Les caractéristiques si particulières de l’écriture de Lawrence Joseph en rendaient la traduction particulièrement délicate : si la poésie, en la matière, n’est jamais une affaire mince ou neutre (il faut lire à ce propos l’extraordinaire mise en perspective réalisée par André Markowicz aux Doigts dans la Prose, autour des « Vingt sonnets à Marie Stuart » de Joseph Brodsky), il faut d’autant plus saluer ici le travail de Catherine Pierre-Bon, pour naviguer avec adresse entre ces lexiques intimement mêlés, entre ces chocs nés si fréquemment de rapprochements inattendus ou même difficiles. Si l’on peut naturellement se risquer à contester, en cinq ou six occasions, certains choix effectués, l’ensemble sonne admirablement.

Un examen de conscience particulier

Réveillé par ton corps, en premier lieu,
contre le mien, doux et joyeux,
pépiements et trilles des étourneaux
sur l’échelle d’incendie, et un ciel rose.
Ai encore succombé à mon appétit
vorace pour le journal :
la manchette de la première page « L’illusion,
le bénin et le bizarre, admis comme courants » ;
La rumeur que Chrysler et Allied-Signal
ont décidé d’acheter la General Motors.
publiquement démentie par le porte-parole dont le bon mot
« Nous allons acheter la Grèce, à la place, »
a mis le marché en effervescence.
Ce matin, pensées d’une époque lointaine,
la Gare de l’Est, la dernière fois que je l’ai vue,
elle partait pour Berlin, et encore plus loin.
Ce matin m’a rappelé, pour la première fois depuis des années,
le principe de Saint Ignace :
rien n’existe sinon par les sens
(au milieu des poisons déversés au-dessus
du port de Bayonne). Trop de temps perdu
cet après-midi à comploter contre mes ennemis.

Opérant à partir de prémisses et d’horizons bien différents de ceux de Vikram Seth, de Mitch Cullin ou d’Eleni Sikelianos, Lawrence Joseph nous offre néanmoins, comme eux, une démonstration chaleureuse et paradoxale de poésie ô combien vivante et émouvante, ô combien intellectuelle et acérée.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici. Et Lawrence Joseph, profitant de l’un de ses rarissimes passages en France, sera de plus chez Charybde le jeudi 28 mai 2015, pour une lecture bilingue qui devrait être particulièrement intense.

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Lawrence_Joseph

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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