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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Les producteurs » (Antoine Bello)

Pour la première fois décevant chez cet auteur, un roman en demi-teinte néanmoins riche en belles pépites.

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Les producteurs

Publié en 2015 chez Gallimard, le troisième tome du « cycle du CFR (Consortium de Falsification du Réel) », après « Les falsificateurs » (2007) et « Les éclaireurs » (2009), m’a quelque peu déçu. C’est la première fois que cela m’arrive avec Antoine Bello, écrivain fascinant aux projets atypiques et ambitieux, que je suis depuis ses débuts en 1996, avec le déjà saisissant recueil de nouvelles « Les funambules ».

Beaucoup de lectrices et de lecteurs attendaient comme moi cette suite avec impatience : même si (sans trahir de secrets scénaristiques pour celles et ceux d’entre vous qui n’auraient pas lu les deux premiers tomes – ce à quoi vous devriez remédier sans tarder) le climax atteint à la fin des « Éclaireurs », avec l’extraordinaire rendu de l’inexorable montée à la deuxième guerre d’Irak, la cristallisation des tensions intellectuelles et idéologiques entre le narrateur-héros Sliv et ses plus proches amis, et la révélation des « buts de guerre » séculaires du CFR (enjeu majeur à la fin des « Falsificateurs »), avait largement rempli le « contrat moral » vis-à-vis du lectorat, et fait œuvre en soi, il restait suffisamment de questions (peut-être secondaires, il est vrai) pour exciter l’envie de savoir comment tout cela allait se terminer, avec au premier chef celle de l’influence qu’aurait désormais Sliv sur les destinées de son organisation et celle de la résolution possible du triangle joliment infernal formé par Sliv, sa sœur ennemie Lena, et son miroir inversé Nina.

La barre était donc haute, au moment de démarrer ce troisième tome. Antoine Bello n’est pas parvenu, à mon sens, à la franchir : les enjeux présentés ici comme essentiels pour Sliv et pour le CFR (à renfort parfois outrancier de soulignement de leur importance, justement) peinent à convaincre, par rapport a ce qui a déjà eu lieu, les personnages, malgré leurs efforts et leurs dénégations, semblent le plus souvent errer tels des canards sans tête (ce qui était peut-être, voire sans doute, une fatalité à l’issue des « Éclaireurs »), mais pire, un sentiment d’automatisme désabusé semble s’être largement installé parmi les protagonistes, qu’ils œuvrent à manipuler habilement l’élection de Barack Obama ou à créer de toutes pièces une civilisation disparue qui porterait en étendard les valeurs bénéfiques d’un plus petit commun multiple de l’humanité.

Eyjafjöll

L’Eyjafjöll, le 16 avril 2010. © Marco Fulle / Stromboli online

Gunnar s’ennuyait, tout simplement. Il avait perdu le goût de l’excitation ; ne lui restait que celui de la jouissance.

Le mal va bien au-delà de Gunnar (le premier mentor de Sliv), et semble avoir aussi infecté Sliv en profondeur, avant de se communiquer insidieusement au lecteur. Le côté pétillant, primesautier et pourtant très sérieux qui irriguait le CFR, semble avoir largement disparu, la menace mortelle qui pèserait sur lui semble bien peu crédible, Sliv tourne en rond, Léna connaît une rédemption aux allures de chemin de Damas un rien improbable, tandis qu’ailleurs Nina, jusqu’alors généreusement inefficace aux yeux de Sliv, semble désormais devenue stupide, en plus, voire légèrement nuisible, aux yeux du même. L’intrigue amoureuse qui se greffe au passage semble bien maladroite, et si elle était peut-être inévitable d’une certaine manière, ne fonctionne guère – Sliv y croit-il lui-même ? On peut en douter.

Idéaliste humaniste et pragmatique, férocement attaché à un Bien (même lorsqu’il saisit toute la difficulté de sa définition, surtout après la fin des « Éclaireurs »), Sliv en est ici à renvoyer quasiment dos à dos, cyniquement, dans leur manipulation éventuelle des données historiques, des climato-sceptiques défendant les profits de quelques actionnaires au lobbying forcené et des écologistes sincèrement soucieux du devenir de l’humanité sous sa forme actuelle… Soit Sliv a décidément vieilli (ce qui est possible) soit l’ennui a fait des ravages dans ses capacités de réflexion et d’empathie, pourrait-on penser (et les surprenantes naïvetés que ce monstre d’intelligence et de connaissance dévoile sur une foule de sujets laissent aussi supposer soit un curieux relâchement de la cohérence de l’écriture soit un compréhensible mais un peu triste besoin de pédagogie basique vis-à-vis d’un lectorat le plus large possible et vaguement déconsidéré).

FILE - In this Feb. 4, 2011 file photo, former Republican vice presidential candidate and Alaskan Gov. Sarah Palin speaks at the Reagan Ranch Center in Santa Barbara, Calif.  It’s been a sliding spring for Sarah Palin. She's kept an uncharacteristically low profile. Her support among Republicans has shrunk. And there's no evidence that she's anywhere close to announcing whether she will run for president. But it's clear she still wants to be part of the conversation (AP Photo/Spencer Weiner, File)

Sarah Palin, une pièce maîtresse dans le jeu du CFR.

C’est aussi sans doute qu’entre « Les Éclaireurs » et « Les Producteurs », j’ai à la fois changé en tant que lecteur, et vu Antoine Bello nous offrir « Enquête sur la disparition d’Émilie Brunet » (2010), extraordinaire de ruse et de finesse, « Mateo » (2013), didactique certes, mais d’une intelligence profonde, et surtout « Roman américain » (2014), miracle d’équilibre, sommet d’une écriture acérée, drôle, humaine et intelligente. Au plan de la construction, de la cohérence et de l’écriture, « Les Producteurs » souffre en comparaison, comme un travail dont l’auteur se serait débarrassé un peu à la va-vite, sans y croire totalement.

Bon, voilà donc pour la déception. Il n’en reste pas moins que, pour reprendre la formule popularisée sous une forme différente dans le « Cannibale lecteur » de Claro, lorsqu’un Antoine Bello échoue – allons jusque là -, il reste nettement plus intéressant qu’une vaste majorité de la production littéraire contemporaine.

Mais le danger principal d’Internet était selon moi d’une tout autre nature. La rumeur lancée par un gamin sur son téléphone portable avait presque autant de chances de faire le tour du monde qu’un dossier ayant demandé des mois de travail. Les théories du complot fleurissaient dans les forums recueillant un succès inversement proportionnel à leur plausibilité. Des sites en recensaient des pages entières, parmi lesquelles le visiteur pouvait choisir celles qui confortaient ses préjugés ethniques, politiques ou religieux : le FBI avait orchestré les attaques du 11 Septembre, un petit nombre de patrons présidait aux destinées du monde, le gouvernement américain avait favorisé la propagation du sida au sein de la communauté noire, etc. Ces sornettes ne dataient pas d’hier mais Internet avait à la fois accéléré leur propagation et assis leur légitimité. Le concept de vérité n’avait jamais semblé si relatif. La Toile fournissait des arguments aux champions de toutes les causes, aux sionistes comme à ceux qui cherchaient des raisons de casser du Juif, aux tenants de l’évolution comme à ceux du créationnisme. Tout était vrai et donc rien n’était vrai ; tout était faux et donc rien n’était faux. Pour le CFR, dont le fonds de commerce reposait sur cette distinction fondamentale, l’essor d’Internet représentait une catastrophe.

Codex

Le codex maya dit « de Madrid ».

« Les Producteurs » nous offre ainsi, malgré ses limites, quelques bien belles satisfactions, qu’il serait idiot de bouder. La manipulation orchestrée autour de Sarah Palin est magnifique, la chasse au trésor pour exhumer les artefacts d’une civilisation maya fictive est digne des plus grands moments du CFR (même si son ambition réelle semble malgré tout surjouée), l’intégration des réseaux sociaux dans les mécanismes de falsification est jouissivement judicieuse (en même temps que tristement vertigineuse). Et la postface nous donnant le « mot de la fin », en quelque sorte, à propos de Lena et de Nina, est largement jubilatoire dans son élégante simplicité, en même temps qu’un joli clin d’œil aux mises en abîme dont Antoine Bello a su nous régaler tout au long de son œuvre, jusqu’ici.

C’est sans doute dans les creux et les interstices du roman qu’Antoine Bello nous offre ici son meilleur, débarrassé de la nécessité auto-assumée de satisfaire une nostalgie du lectorat des « Éclaireurs ». Ses réflexions sur les réseaux sociaux et sur l’information télévisée en continu sont vigoureusement menées et particulièrement roboratives, sa vision sur l’impact de l’apparemment anodin – s’il est correctement « monté en épingle » – est à la fois fascinante et inquiétante. Poursuivant les réflexions sur le témoignage historique et la fiabilité de la preuve qui irriguaient avec bonheur les deux volumes précédents de la saga, il poursuit et finalise son travail de fond sur l’historicité – ou son absence – et le simulacre, sur le relativisme culturel et sur la démocratie médiatique. Le personnage le plus puissant narrativement de ce troisième tome est ainsi probablement Ignacio Vargas, l’ancien du CFR devenu gourou hollywoodien de la scénarisation, qui, héritier des héros du formidable « Reality Show » (1993) de Larry Beinhart (et donc du film de Barry Levinson qui en fut tiré en 1997, « Des hommes d’influence »), marque de son aura la dissolution de fait du CFR dans une réalité devenue, en pratique, indiscernable de la fiction, comme le prouve le sort statistique des « scénarios disparus » ayant angoissé le Consortium tout au long de ces 500 pages.

Une déception, donc, pour ce roman qui, malgré ses très bons moments, ne me semble pas à la hauteur et à la puissance auxquelles nous avait accoutumés l’auteur.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Antoine Bello

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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