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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Kafka faisait fureur » (Anatole Broyard)

Le bouillonnement intellectuel de Greenwich Village au sortir de la guerre.

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Kafka faisait fureurÀ la fin de la seconde guerre mondiale, de retour à New-York, Anatole Broyard quitte la maison de ses parents à Brooklyn pour emménager dans Greenwich Village, dans l’appartement de Sheri Donatti, une jeune peintre abstraite plutôt énigmatique. Peu de temps après, il ouvre une librairie dans le Village, ce qu’il s’était promis de faire pendant la guerre, tandis qu’il nettoyait les quais de Yokohama en pleine nuit.

«Il devait être environ trois heures du matin et je me sentais à des années-lumière de chez moi, de partout. Histoire de m’occuper, je pensais à des livres en essayant de voir si j’arrivais à citer de mémoire des passages ou des poèmes entiers, comme certaines personnes en sont capables.
Mais en général je ne me souvenais que d’une phrase ou d’un vers, peut-être à cause de la fatigue. Wallace Stevens était mon poète préféré et je murmurais dans ma barbe quelques bribes de ses livres : «Trop de valses ont pris fin.» «Les apostrophes sont interdites dans le funiculaire.» «Le ciel crie un désespoir verbal.» «En ces jours de déshéritement, nous faisons bombance de têtes humaines.» Il était rassurant de penser, au beau milieu de la nuit dans ce lieu étranger, qu’il y avait dans le monde des gens pour se donner la peine d’écrire des choses pareilles. C’était une autre forme de folie, merveilleuse, à l’extrême inverse de la folie de l’armée.»

Dans ce roman autobiographique inachevé, publié en 1993 et en 2014 en français par les éditions Christian Bourgois (traduit par Julie Sibony), Anatole Broyard (1920-1990), qui fut écrivain et critique littéraire pour le New-York Times, saisit à merveille, avec une tonalité poignante, ironique et parfois hilarante, l’atmosphère et le bouillonnement culturel et artistique de New-York dans le tournant des années d’après-guerre.

kafka faisait fureur«1946 était une bonne période – peut-être la meilleure – du vingtième siècle. La guerre était finie, la Dépression aussi, et tout le monde redécouvrait les plaisirs simples. Une guerre est comme une maladie ; quand elle se termine vous avez l’impression de ne vous être jamais senti aussi bien. Il y a un formidable sentiment de renaissance, de retour à la vie.»

Dans ce milieu avant-gardiste américain alors piqué de Kafka, Anatole Broyard nous plonge dans cette société révélatrice d’une Amérique en transformation, où l’on croise Anaïs Nin, Dylan et Caitlin Thomas, W.H. Auden et de nombreux autres artistes, et ou l’on voit surtout se dessiner un profond changement culturel et social, et de transformation des relations entre hommes et femmes, alors que les deux sexes étaient à cette époque encore l’un pour l’autre un territoire totalement inconnu.

«Je la désirais, de la même façon qu’on a le désir de partir en safari ou dans les mers du Sud. Je la désirais comme on a parfois faim d’un diner mexicain dont on sait qu’il va nous brûler la bouche. Je l’envisageais comme un test que j’aurais aimé réussir. Et puis elle était plus authentiquement «autre» que toutes les femmes que j’avais connues.»

Un vrai plaisir de lecture, porté par le ton juste d’un jeune homme, alors naïf et irrésolu, mais observateur d’une grande finesse de cette période cruciale.

Pour commander et acheter le livre chez Charybde, c’est par ici.

Kafka faisait fureur

À propos de Marianne

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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