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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Le Mont 84 » (Yves & Ada Rémy)

L’étrange beauté d’une féérie policière sous le signe de l’Amour.

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Publié en 2015 aux éditions associatives Dystopia, ce texte qui n’est que le troisième roman du couple d’écrivains formé par Yves et Ada Rémy, trente-sept ans après « La maison du Cygne » et quarante-sept ans après « Les soldats de la mer », mérite infiniment davantage que le silence médiatique (hélas bien trop fréquent autour d’ouvrages d’une telle qualité) qui entoure leur deuxième inédit, après le jumelage de deux novellas « Le prophète et le vizir » (2012), depuis la reprise de l’activité du couple désormais retraité de leur « métier principal » (celui du cinéma dit « institutionnel »), sous l’impulsion de Dystopia.

La Fédération, dont l’ascension rythmait les incroyables nouvelles des « Soldats de la mer », a disparu dans un gigantesque cataclysme, d’ampleur désormais presque mythologique, il y a bien des années. Mais ses vastes colonies « sud-américaines » (dans cet univers discrètement alternatif déjà partiellement exploré) demeurent. Paravaquill, Arélie, Argolie, Héraland ou Nouvelle-Durango se sont affrontés au cours des siècles, en des guerres souvent intenses, et ont vu profondément diverger leurs régimes politiques et leurs types de société, pour parvenir à cette époque « presque » contemporaine dans laquelle prend place « Le Mont 84 ».

Le soir, assis à l’ombre d’un wagonnet, il fixait des heures entières les lentes mouvances de la jungle à ses pieds tout en fatiguant une foule de pensées désenchantées que tout jeune homme ne cesse de nourrir à la suite d’un premier grand amour brisé. Quand la lumière du jour fléchissait, il descendait à la lisière, sa carabine glissée sous le bras, guettant le vol d’un oiseau-trompette ou le grognement d’un jeune pécari fouineur. La nuit, il dormait dans une des cellules du quartier des bagnards.
Au sud, au-delà de la jungle, pouvaient bien frémir sans lui les villes invisibles. Il avait quitté La Nouvelle-Ozmüde dix jours plus tôt pour se réfugier dans cette mine, la veille exactement des vacances universitaires. Une fugue. Une désertion. Et quand il cherchait à comprendre pourquoi il avait été si bouleversé par la trahison d’une fille et pourquoi il ne pouvait cesser de ruminer toujours des pensées désabusées, alors il démontait sa carabine, pièce par pièce, s’efforçant de la remonter méticuleusement.
Il tuait le temps. Et toujours le passé revenait avec de subtils détours, des réflexions pièges, des approches secrètes, des liaisons impromptues, le faisant désespérer de l’avenir.
Un jour, las de ne rien faire, las de s’abandonner à son humeur morbide, et de plus en plus téméraire parce que de plus en plus accablé par son malheur, il entreprit de visiter plus longuement les baraques du casernement des gardes et de l’intendance.

Carte de l'Arélie

Étudiant en histoire ancienne, un jeune homme a ponctuellement abandonné ses études, ses parents et sa ville, après un chagrin d’amour, pour se réfugier momentanément dans la solitude des confins de l’Arélie, son pays, dans les bâtiments abandonnés d’une ancienne mine de cobalt, sur les premiers contreforts de la chaîne des Monts Chiffrés, à peine extraite de la jungle de Nordem. C’est en ce lieu désolé et perdu qu’il va rencontrer deux forçats évadés, l’un prisonnier politique et l’autre bandit de droit commun, qui vont changer sa vie, et l’exposer incidemment, en pleine échappée folle, d’emblée quasiment à bout de souffle, au grand amour.

Elle remonta le store et regarda le village qui s’étendait dans le vallon. Habiter un moulin au sommet d’une colline, c’était un bien joli endroit d’où elle pouvait guetter, dès ses dix ans, l’arrivée du chevalier blanc qui l’emporterait en croupe, tagada, tagada, sur son destrier. Quatre ans plus tard, le chevalier blanc s’était incarné en un mignon-mignon camarade de classe noir comme du charbon mais qui ressemblait à la mascotte d’une borne distributrice de barres chocolatées, lequel s’était vu évincé, elle avait quinze ans, par un poète de sa classe qui lui glissait dans ses cours d’arélien des déclarations d’amour en octosyllabes hémistichés, lui-même renvoyé dans son dictionnaire de rimes et remplacé, elle avait dix-sept ans passés, par le capitaine de l’équipe de balle-au-poing qui s’était lui-même disqualifié en se laissant embobiner par cette oie bimbo qui avait gagné un max de rubans au bal de la Bienfaisance d’Archer-le-Droit en dansant les fesses en arrière et les nichons en avant, une oie, je vous dis ! Et depuis qu’elle était entrée en première année de sciences molles à l’université de Nopal elle n’avait pas rencontré un seul étudiant capable de s’accrocher à la cordée emmenée par le chevalier blanc et qui était en rade après que le capitaine de balle-au-poing  a dévissé avant d’atteindre le mont Vénus.

Jaguar

Comme ils ne l’avaient jamais fait jusqu’ici, même dans « La maison du Cygne », Yves et Ada Rémy offrent ici à la lectrice ou au lecteur une bien belle fable politique.

Comme à leur habitude, elle est tissée toute en subtilités, en effets d’ombres et de lumières, bannissant tous les manichéismes et les charges directes. Les trois tueurs en cavale – au moins deux d’entre eux en tout cas – sont à bien des égards d’authentiques malfrats, cyniques et violents. Le lieutenant de police lancé à leurs trousses n’est pas dépourvu d’une certaine humanité cauteleuse et arriviste, et révèle au fur et à mesure du récit son épaisseur ambiguë. Autour d’eux, la dictature d’Arélie, sous sa mollesse gentiment tropicale et son bon-vivre, révèle par brusques flambèches toute la dureté de son modèle socio-politique, toute la détermination bureaucratique d’un système bienveillant tant que rien – même un excès de vitesse sur autoroute – ne fait mine de le contrarier, tandis que le gros de sa puissance semble se dissoudre lentement mais sûrement en sourdes luttes internes de factions, en paranoïas de politique étrangère dont il est longtemps difficile de deviner quelle part de réalité elles peuvent recouvrir, ou en manipulations populaires post-storytelling triomphant (en des incises parfois terrifiantes de justesse, chirurgicalement insérées qu’elles sont par nos deux auteurs si familiers des techniques classiques de communication et de propagande).

Autostrade

Comme ne l’ignorait pas Annenkoff, il existait encore au service de la HD, malgré la passation officielle des pouvoirs, des effectifs endormis, derniers vestiges d’une grandeur passée, des hommes, des équipages, une flotte d’intervention qui n’étaient tenus en réserve que pour faire face à un événement d’une exceptionnelle gravité mais que la HD entretenait avec soin dans l’espoir toujours caressé d’un renouveau. Mais quel service, à l’heure présente, avait le droit ou l’occasion de les utiliser ? Ni l’investigation criminelle ni la Répression du Crime ni la police des mœurs ni la brigade des mineurs, ni celle des jeux, toutes muselées. La fraude fiscale, le Bonheur, la censure ? C’étaient peut-être les seuls à ne pas être réduits à l’inactivité.
Bien sûr, il pouvait toujours, au mépris des interdictions, demander à ce que soient dépêchés des hommes et des équipages sur la piste des trois tueurs. Il pouvait au moins tenter de le faire. Peut-être même attendait-on, au sein de la Haute Direction, une telle occasion, une telle initiative ? Est-ce qu’on ne prétendait pas que le surintendant ou le colonel Marc, son éminence grise, inconsolables du déclin de la HD, manœuvraient pour reconquérir une tutelle sur la province ?
Quand il avait été nommé au poste de Coordinateur, il s’était récusé. Il n’avait pas le profil d’un administratif ! « En effet, nous le savons », lui avait-on répliqué. Il avait alors osé un « Qu’attendez-vous donc de moi ? » Il entendait encore la réponse, sèche, abrupte, ne tolérant plus d’atermoiements : « Que vous soyez vous-même. »

Carreau de mine 2

Peut-être bien davantage qu’une intense fable politique (dont on admirera toutefois sans barguigner la richesse parfois nichée dans de bien inattendus recoins, et le deus ex machina de très grande puissance qui sera invoqué dans les dernières pages, pour un dernier et élégant clin d’œil aux « Soldats de la mer »), Yves et Ada Rémy nous offrent ici, à notre surprise (tant sa mise en place, assortie de puissants leurres, est rusée), une grande histoire d’amour – ou plutôt d’amours -, dans laquelle, oscillant, frénétiquement à certains moments, doucereusement à d’autres, entre un « Amour fou » à la André Breton et des toiles d’impossibilités et d’hésitations fatales très stendhaliennes, les différentes obsessions des protagonistes viennent se mêler et se dissoudre, camaraderie, amitié, sexe et amour unis au cœur d’une extraordinaire confusion des sentiments qui semble seule, peut-être, in fine et contre toutes attentes « classiques », pouvoir triompher.

Tapissant leur entreprise de fils de couleur arrachés aussi bien à la mièvrerie harlequinesque qu’à la caricature politique sans nuances, à la farce gouailleuse comme à la violence presque pornographique, au polar le plus noir comme au film de guerre schoendorfferien, Yves et Ada Rémy parviennent à guider leur imagination foisonnante en un canal furieusement discipliné, conduisant à une magnifique sorte de « classique instantané », grâce, une fois de plus, à leur travail intense sur l’écriture et sur le style, à cette précision qui leur permet à chaque page de rehausser un nom anodin d’un adjectif ou d’un adverbe qui le transmutent proprement et nous offrent le décalage et le rêve, d’un « camion cuirassé »  à une « combinaison à fermeture mécanique », en passant par des « treuils convulsés dans un dernier effort inachevé », un « doigté d’armurier », des « autostrades infinies, austères et neutres », un « bus-silence », une « chenille aérienne », ou encore « trois motards des Sections Spéciales en formation cigogne ».

En détournant un titre des Suisses Plonk & Replonk, « Le Mont 84 » pourrait bien ainsi se lire comme une authentique féérie policière et militaire, sous le signe si improbable de l’Amour.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Les Rémy

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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