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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « La classe de rhéto » (Antoine Compagnon)

Vivant et intelligent récit d’une adolescence en internat militaire, par un très grand lettré.

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La_classe_de_rheto

Publiée en 2012 chez Gallimard, « La classe de rhéto » n’est que la troisième « fiction » en 34 ans du polytechnicien docteur en lettres et professeur de littérature au Collège de France, formidable lecteur, entre autres, de Montaigne, de Baudelaire ou de Proust, qu’est Antoine Compagnon.

Revisitant sa jeunesse en revendiquant clairement un droit à l’imperfection du souvenir et au possible anachronisme, l’auteur se remémore l’année 1965, celle de sa classe de première (« rhéto ») au Prytanée Militaire de La Flèche, lycée militaire historique aux lointains ancêtres jésuites qui enseignèrent à Descartes, année qu’il parsème d’anecdotes et de réflexions issues d’avant et d’après.

Servi par une immense culture, une jolie réflexivité et une honnêteté intellectuelle rarement égalée, ce récit saisit à la fois un moment d’adolescence, bien particulier, dans le cadre potentiellement féroce d’un internat « pur et dur » à l’époque (le Musil de « Törless » comme le Vargas Llosa de « La ville et les chiens » sont nécessairement dans le paysage), et un instant de politique et de sociologie également bien spécifique, trois ans après la fin de la guerre d’Algérie, en pleine « gestion » gaullienne du profond clivage apparu à cette occasion au sein de la caste militaire.

Au prix de quelques subtiles digressions, l’auteur parvient à rendre compte avec une réelle finesse (ô combien plus intelligemment que le trop brut « Les petits soldats » de Yannick Haenel (1996), auteur passé, très brièvement toutefois, dans les années 80, par la même expérience (dé)formatrice qu’Antoine Compagnon) de l’alchimie qui peut se produire et – bien souvent – se produit dans ces cœurs et ces cerveaux scolaires d’élite (même exposés, comme à l’époque, au « déclassement » suivant un changement de paradigme socio-scolaire), plongés dans un cadre si particulier au moment où, partout ailleurs ou presque, bouillonne une énergie tous azimuts qui, ici, ne trouve que bien peu de pistes sur lesquelles agir…

Quartier Gallieni

Prytanée National Militaire – Le quartier Gallieni en 1953.

Utilisant avec retenue et aussi avec mansuétude le « surplomb » que lui procure nécessairement son parcours et son âge désormais un rien avancé (Antoine Compagnon fêtait ses 62 ans en 2012), il saisit aussi avec brio l’évolution socio-politique de l’armée, et son impact sociologique sur les « troupes », corps de sous-officiers tout férus de méritocratie républicaine comme corps d’officiers ayant encore gardé un je-ne-sais-quoi de dynastique et d’aristocratique, au moment où se traduit dans les faits la grande mutation de l’ « armée coloniale » humiliée et fracturée vers l’ « armée technicienne » accompagnant la dissuasion française et gaullienne, appuyée sur ses bataillons croissants d’ingénieurs diplômés qui commencent tout juste à naître à l’époque du récit.

À titre personnel (et sans doute pour quelques amis qui se reconnaîtront), il est particulièrement intéressant et, à bien des moments, émouvant voire poignant, de mesurer, au quotidien du roman, ressemblances et différences, persistances de langage et évolutions de sens, tant dans le décor et le contexte que dans le ressenti de ces lycéens un peu spéciaux, avec le Prytanée de dix ans plus tard, ou plus exactement quinze ans plus tard (ma propre classe de première en ces lieux datant de 1980-81).

prytanée

Une classe de « rhéto » à La Flèche en 1965.

Une lecture toujours captivante, servie par une rare intelligence et une impressionnante honnêteté dans l’appréciation des faits, des situations et des impressions.

Au bahut, la plupart des élèves n’avaient de passion pour rien, ou bien s’ils avaient une admiration, ils la gardaient secrète pour qu’elle ne fût pas profanée par la collectivité. L’internat avait privé la plupart des élèves de tout enthousiasme. L’un ou l’autre s’intéressait bien au modélisme ou à la philatélie, mais les tocades de ce genre évoluaient en manies de vieux garçon auxquelles j’étais peu sensible et qui même me répugnaient, telles des variantes licites de l’onanisme. Comme tous les gamins de l’époque, j’y avais été poussé autour de dix ou douze ans, après le Meccano, mais je les avais vite délaissées. J ‘aurais eu honte de glisser des timbres sous du papier cellophane dans un album ou de décorer des maquettes d’avion avec des pinceaux minuscules. Or j’avais rencontré en Petitjean un rare ñass qui fût fanatique de quelque chose d’avouable, qui avait un amour chevillé au corps, et qui savait le communiquer, qui pouvait être intarissable à son sujet : Petitjean était fou de cinéma, tenait obsessionnellement la liste de tous les films qu’il avait vus, achetait des revues de cinéphilie, à la fois Les Cahiers du Cinéma et Positif, parce que sa générosité naturelle excluait qu’il prît parti et que, de toute façon, les nuances de l’opinion parisienne lui échappaient encore.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Antoine Compagnon

Photo : ® Collège de France

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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