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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Nouvel an chinois » (Koffi Kwahulé)

Paris, Saint-Ambroise. Convergence des vieilles haines et des folies neuves, tempête sous un crâne adolescent.

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nouvelanchinois

Publié en 2015 chez Zulma, le troisième roman du dramaturge ivoirien Koffi Kwahulé montre avec peut-être encore davantage de vigueur poétique que l’impressionnant « Monsieur Ki – Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps » (2010) à quel point l’auteur excelle à créer de toutes pièces des univers à cheval sur la France et l’Afrique, univers frontaliers volontiers inquiétants, par la ruse forcenée avec laquelle ils défamiliarisent des éléments pourtant normalement paisiblement connus du lecteur.

La chambre de bonne du 16ème arrondissement parisien du précédent roman s’est ici muée en un petit coin, étroitement délimité, là aussi presque claustrophobe, du 11ème arrondissement, aux confins du boulevard Richard-Lenoir, de l’avenue Parmentier et du boulevard Voltaire.

Il est revenu un jour de carnaval chinois.
Tout le monde, à Saint-Ambroise, est à chaque fois surpris quand arrive le nouvel an chinois. Entre janvier et février, on le sait plus ou moins. D’une année à l’autre, la date du nouvel an chinois se déplace au gré des humeurs du soleil et de la lune. Ce n’est pas comme le défilé du 14 juillet qui tombera toujours un 14 juillet. Qu’il grêle ou qu’il neige ce juillet-là. Ou l’Armistice, le 11 novembre. Ou la Saint-Valentin, le 14 février.
Contrairement à d’autres endroits de la ville, le nouvel an chinois à Saint-Ambroise avance à tâtons, presque sur la pointe des pieds. En rasant les murs. Comme si les Chinois de Saint-Ambroise ne voulaient pas effaroucher. Même ce jour-là, ne pas déranger. Faire la fête en catimini. Sauf que nouvel an chinois se fête à coups de couleurs criardes, de gongs, de cymbales, de tambours et de pétards. Mais il faut bien se débarrasser des influences mauvaises de l’année qui meurt ! Mais il faut bien repartir d’un pied nouveau ! Mais il faut bien célébrer les promesses nouvelles !
Le défilé se déroule invariablement sur le même tronçon du boulevard Voltaire, entre la place Léon-Blum et le boulevard Richard-Lenoir. Jamais au-delà. La veille, aucune décoration, aucune banderole, aucun cotillon, rien ne vient habiller le boulevard Voltaire pour annoncer la fête. Jusqu’aux premiers crépitements de pétards. Et là, un moment surpris et vaguement inquiet, ne comprenant pas ce qu’il se passe, Saint-Ambroise finalement réalise. Ah oui, c’est le jour de la fête des Chinois. Quelques riverains du boulevard ouvrent alors fenêtres et volets pour assister, à travers l’objectif d’un appareil photo ou d’un caméscope, au défilé des dragons et des tigres chaussés de Nike et de Reebok.
Une toute petite fête, le nouvel an chinois à Saint-Ambroise.
C’est ce jour-là qu’est revenu Guillaume-Alexandre Demontfaucon.

Quartier Saint-Ambroise

Huis clos paradoxal construit avec minutie et poésie par Koffi Kwahulé, « Nouvel an chinois » tient tout entier dans les tempétueuses vagues sous un crâne adolescent, celui du branleur (au sens propre du terme) Ézéchiel, fils jadis  scolairement doué d’une famille d’origine ivoirienne écrasée par le réel, mort du père ouvrier, lent basculement de la mère dans la folie et fugue baroque de la sœur apprentie coiffeuse. L’adolescent, déscolarisé depuis le choc de la mort du père, fasciné par la beauté éclatante de sa dentiste trentenaire et la gentillesse aiguë de son mari en phase finale d’une longue et implacable maladie, régulièrement obsédé par les « prières » masturbatoires qu’il accomplit plusieurs fois par jour, à la salle de bains ou aux toilettes, s’inquiète du retour dans l’immeuble, après sept ans de disparition à la Légion étrangère, du fils d’un boucher aveyronnais et d’une couturière tchécoslovaque (appelée « la Polonaise » par le voisinage volontiers simplificateur), jadis mystérieusement assassinés. Il s’inquiète surtout du volubile discours raciste et haineux de ce Demontfaucon, qu’il a surnommé « Nosferatu », de sa « grande gueule » activiste vitupérant du matin au soir la conquête du quartier par les « Chinois ».

Bon maintenant, monsieur Demontfaucon, j’ai à faire. Ézéchiel se retire de l’entrebâillement de la porte. Mais sa voix le retient par la nuque.
Vous, vous êtes né après. Vous ne pouvez pas comprendre. Ce quartier n’a pas toujours été ainsi. C’était un village ici. Des boucheries. À l’angle de la rue Pasteur il y avait une boucherie qui restait ouverte jusqu’à onze heures, minuit. Vous vous rendez compte, une boucherie ouverte jusqu’à onze heures du soir ! Un village c’était, ce quartier. Des boulangeries, des papeteries, des cafés. Où en vois-tu, désormais, Ézéchiel ? Un village, c’était ici à l’époque. Il n’y avait pas qu’une boulangerie, mais trois, et ces gens ont tout tué avec leur pognon gagné Dieu sait comment. Y a que les Arabes qui ont tenu le coup. Tels des roseaux, leurs petites épiceries ont résisté au souffle du dragon. Comme quoi ! Mais bon, ça reste des Arabes. À la mairie, ils disent qu’ils font ce qu’il faut pour arrêter le mouvement, mais on ne voit rien changer. Jour après jour la gangrène progresse. Maintenant ils remontent et l’avenue Parmentier et le boulevard Voltaire. Putain de confection ! Et le bouquet, c’est que, vous l’avez probablement remarqué, une famille est venue s’installer en face de chez moi. En face de chez moi !
Les voisins de mère, pense Ézéchiel.
Sous mon nez ! Et le maire qui laisse faire ! Mais les gens commencent à réaliser, et ça gronde dans le quartier. Les gens sont à bout. Ça gronde. En silence, mais ça gronde. Aux prochaines municipales, il ne passera pas, le maire. Les gens ne sont pas contents. Il ne passera pas… Votre maman, elle revient quand ?
Aucune idée.
Partout ça râle. La boulangère dit qu’elle ne pourra pas tenir. Les pressions qu’elle subit pour céder le bail ! Le triple, ils lui proposent. Le triple ! Parce qu’ils en ont de l’argent, eux. Et ils sont disposés à payer n’importe quoi, en liquide, et au propriétaire et à la boulangère, pour faire sauter la dernière boulangerie qu’il nous reste. Personne ne sait d’où ils le sortent, tout cet argent, mais ils l’ont à ne plus savoir quoi en faire. Oh ça oui, ils l’ont, leur putain de pognon ! C’est à coup de pognon qu’ils vont nous bouffer ! À coup de pognon ! Et de patience. Parce que c’est rudement patient, un Chinois. C’est pas comme les Arabes. Excités, impatients, toujours prompts à sortir le poignard. Les Arabes c’est encore un autre bazar ; eux, ils sont nés dingues.

Ézéchiel peut-il porter sur ses frêles épaules et sur son cerveau, ultra-performant mais hanté par les malheurs familiaux, lucide mais prompt à mêler torrentueusement le fantasme et la réalité, le poids du quartier Saint-Ambroise ? Peut-il réellement brandir, seul ou presque, le drapeau du « vivre ensemble » confronté à la haine et à la folie racistes ? C’est tout l’art de Koffi Kwahulé de nous proposer un cheminement poétique, à la fois terriblement enjoué et réellement glaçant, au milieu de ce questionnement, alors que le hasard des calendriers de publication propose « Nouvel an chinois » quelques semaines seulement après les tueries parisiennes des 7, 8 et 9 janvier 2015, déchaînement de haine et de stupidité sommairement maquillé en ferveur religieuse et identitaire.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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