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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Divin Scrotum » (Mark Leyner)

Ike Karton, boucher au chômage, favori des déesses et des dieux, enjeu de leurs guerres implacables et joueuses.

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Divin scrotum

Publié en 2012 et traduit en français en 2015 au Lot 49 du Cherche-Midi par Claro (ici particulièrement impressionnant), le troisième roman de l’Américain Mark Leyner marquait son retour à l’écriture fictionnelle, après quasiment quinze ans de silence, depuis son « Exécution ! » de 1998.

Ce retour joyeusement enlevé et gentiment tonitruant est placé sous le signe d’une spirale scandée et obsessionnelle, celle de l’œuvre appelée « Divin Scrotum » (mais désignée aussi par bien d’autres noms et titres), texte en perpétuelle évolution par intégration permanente de ses exégèses, contre-exégèses et remarques incidentes faites à son propos, rendant compte plus ou moins directement de notre univers, dans et autour duquel s’agitent, depuis des milliards d’années, une virulente flopée de dieux, dont l’organisation (ou devrait-on dire plutôt l’inorganisation) du panthéon devrait infiniment moins à la raison mythologique et théologique qu’à la foire d’empoigne et l’imagination débridée de quelque cour de récréation d’enfants aussi surdoués que suvoltés.

Et parce qu’ils étaient omniscients et solidaires, ils pouvaient se montrer très adolescents et très prétentieux dans leur façon d’afficher leur supériorité. Il n’était pas inhabituel pour un Dieu de recourir au chinois de Ningdu, à l’étrusque, au ket (une langue moribonde parlée par seulement cinq cents personnes en Sibérie centrale), au code des prisons de la mafia mexicaine, au klingon, aux clics d’écholocation des dauphins, aux phéromones des fourmis et aux pas de danse des abeilles – et ce dans la même phrase. C’est le genre de trucs où on a envie de dire : était-ce vraiment nécessaire ?

The_Sugar_Frosted_Nutsack_450

« Divin scrotum », ou quel que soit le nom que vous souhaitez donner au texte désigné le plus souvent en anglais par « The Sugar Frosted Nutsack », et qui semble, de son aveu même, vous inciter sans arrêt à ajouter votre propre dénomination au chœur antique et toujours actuel de ses titres possibles, ainsi qu’en témoigne le passage ci-dessous, ne peut guère se raconter, même si les résumés plus ou moins concis et plus ou moins objectifs de son contenu abondent dans le corps du texte lui-même, comme ici :

Et donc toute cette épopée massivement involutée, qui a été diversement appelée « Dix Déesses que je me taperais bien » (« DDQJMTB »), « La Ballade de la tête de barde tranchée », « Ce qu’on ceint quand on est enceinte », « Divin Scrotum », et, enfin et définitivement, « Divin Scrotum 2 : Jus de bourse », avec toutes ses redondances insoutenables, ses tropes lourdingues et guindés, ses clichés lassants, son angoisse alambiquée, tous ses non sequitur gnomiques, cette scatologie adolescente et rébarbative, sa grossièreté horripilante, tous ces tableaux dépravés et ces orgies masturbatoires aux formes protubérantes et aux puissantes giclées, toutes ces répétitions convulsives sur la compulsion de répétition chez Freud…, parle essentiellement, à la fin de la journée, d’un homme qui se tient sur son porche, enraciné sur place, et fait des cryptogrammes à partir des plaques minéralogiques des voitures qui passent, regarde un gamin faire le tour du quartier sur un BMX. (Ce qui est intéressant, c’est qu’on ne sait jamais quoi penser de l’angoisse alambiquée ou des tropes lourdingues et guindés – ils peuvent paraître épouvantables sur la page, mais fonctionner complètement lors d’une récitation en public. Idem pour la grossièreté horripilante et la scatologie adolescente et rébarbative – ça peut paraître plat sur le papier, mais s’animer complètement quand c’est dit par des bardes errants et défoncés qui tapent leurs gros chachkas contre des bidons de jus d’orange.)

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Illustration : Pat Grant

Ike Karton, « boucher au chômage, hérétique incorrigible et dandy sauvage », de son New Jersey natal, est ainsi devenu, à un moment donné de l’histoire, pour des raisons aussi fortuites que largement inexplicables, le point de focalisation d’une guerre inexpiable mais raisonnablement mouchetée entre déesses et dieux, guerre dont les angles subrepticement aigus s’organisent autour de la richesse et de la célébrité des « people » contemporains d’une part, et de la sueur poisseuse des laissés pour compte de tous ordres, d’autre part.

Ike – avec son infaillible abnégation de soi, un héros livré au maelstrom de la vie – bien sûr, abhorre violemment l’exaltation des riches célébrités privilégiées, qu’il voue au goulag et à la guillotine. (C’est la raison centrale pour laquelle il est tellement aimé de La Felina et de Ali-cuisine-rapide.) L’utilisation vindicative que fait Shanice de XOXO contre Ike est tacitement soutenue par Nabab Miro, car elle fournit au Dieu ploutocrate des Bulles une autre façon de vexer, par la bande, son éternelle Némésis La Felina, qui défend le lumpen, les sous-prolétaires, les inchantés, l’idiot du village avec son sourire crétin et ses yeux larmoyants, l’anomique, le désaffecté et le déformé, le déshérité, l’estropié et l’handicapé, le méconnu ; qui aime tout ce qui est souillé et maudit ; qui aime tous ceux qui sont vérolés et putrides ; qui exalte les personnes physiquement difformes, les déséquilibrés mentaux et les sans-culottes et la lie de la terre ; et qui a fait pipi dans sa culotte pendant les massacres de septembre 1992.
XOXO attaque « Divin scrotum » en son point le plus vulnérable, là où il est le plus « remonté », le plus « hyper esthétique ». Face aux critiques croissantes quant à son usage aveugle de la mouscaille militaire, XOXO se contente de hausser les épaules. « Je suis un homme d’affaires, point barre », dira-t-il, en assumant sournoisement le rôle de quelqu’un dont les motivations sont éternellement mal interprétées.

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Paul Klee, « Mumon sinkt trunken in den Sessel »

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Comme dans « Exécution ! », le récit hystériquement inventif et les boucles incantatoires en re-création permanente ouvrent néanmoins à chaque pas ou presque de béants précipices pour la lectrice ou le lecteur, mêlant étroitement d’authentiques – quoique sévèrement monty-pythonisées – réflexions sur le sens de la vie à des considérations discrètement sérieuses sur le sacré et la religion, sur le rôle du Livre dans le culte, sur la littérature, enfin et surtout, et sur le récit en train de se faire, sans rien dans les manches ni dans les poches, mais comme un exercice de brillante improvisation s’appuyant sans doute en réalité sur une insondable et éblouissante volonté de créer.

Un texte au brio hypnotique qui ne peut que fasciner, entre deux quintes de sourire et de rire, en tentant désespérément d’échapper aux chausses-trappes partout disséminées par le trickster ultime qu’est le malin dieu XOXO.

Ce qu’en dit Mark Leyner lui-même à Alice Gregory dans Wired est ici, ce qu’en dit Troy Patterson dans The Slate Book Review est , mais il faut surtout se délecter de la chronique de Ben Marcus dans le New York Times, là-bas.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Photo de Mark Leyner : ®David Plakke/Media NYC

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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