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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « L’auteur et moi » (Éric Chevillard)

Mon royaume pour un Chevillard !

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chevillardPour le prix de seulement six choux-fleurs, il est possible d’acheter ce roman d’Éric Chevillard, et ainsi non seulement éviter de s’engluer dans le gratin de ce légume douteux, tout en s’offrant un morceau de grande littérature et de jubilation totale.

Un lecteur averti en vaut deux et Éric Chevillard annonce la couleur, d’emblée, dans son avertissement. Il faut à l’auteur «un prétexte pour commencer ; n’importe lequel ; la qualité première d’un prétexte est d’être indifférent.» Le prétexte donc, la détestation du gratin de chou-fleur, est ici poussé dans les ultimes retranchements de la logique et de l’imagination pendant près de trois cent pages, pour un livre dont le sujet essentiel est le langage lui-même.

Un homme, dénommé Blaise, s’était vu promettre son plat préféré pour le déjeuner. Impatient, alléché, il attendait une truite aux amandes et a eu la mauvaise surprise de voir arriver sur la table un gratin de chou-fleur. Ecœuré, révolté, il aborde une jeune femme à une terrasse de café pour lui conter cette histoire. À partir de ce prétexte, Éric Chevillard développe un univers : Dans un exercice de style qui confine au génie, le gratin de chou-fleur devient progressivement la racine du mal et des guerres dans le monde, une métaphore du marasme dans lequel s’engluent nos existences médiocres, à moins que ce ne soit juste une supercherie.

«Afin de bien comprendre ce qui se jouait, quand elle est arrivée avec son plat fumant – et la fumée semblait bourgeonner encore, le monstre était redoublé par son fantôme -, pour mieux me comprendre, il vous faut mesurer l’écart qui existe entre une truite aux amandes et un gratin de chou-fleur, sonder ce gouffre : si l’on veut bien ignorer leurs communes propriétés nutritives, rien ne permet seulement de les comparer.

D’un côté, nous avons le plus beau poisson des rivières ; de l’autre, le plus triste légume du jardin.

D’un côté, un mets raffiné digne des meilleures tables ; de l’autre, un plat de cantine, le mortier qu’une grosse patte dépote à la louche entre le catéchisme et les mathématiques

D’un côté, les soins délicats d’une maîtresse de maison qui sait recevoir ; de l’autre, l’improvisation bâclée d’une cuisinière sans imagination.

D’un côté, l’allègre foulée dans les prés verts, les pieds mouillés de rosée ; de l’autre, la reptation pénible dans la tourbière et le bourbier.

D’un côté, l’espace ouvert, la lune amie, le ciel encore derrière le ciel ; de l’autre, un horizon de poix, de plomb, le grenier effondré, la cave inondée.»

Afin de contenir les débordements éventuels de son imagination et (tenter de) rester maître des emballements du texte, l’auteur s’invite dans le récit par le truchement de notes en bas de page. Mais ces notes de bas de page à leur tour s’emballent et envahissent peu à peu tout l’espace ; alors se développe un deuxième récit, l’histoire d’un fuyard recherché pour meurtre et qui, pour échapper à sa condition humaine et à ses poursuivants, suit la trace d’une fourmi. Il est bientôt rejoint dans cette folle aventure par une femme, un tamanoir et un petit garçon.

Avec des digressions hilarantes sur la littérature et le monde moderne, au gré des passants qui cheminent devant la terrasse du café, les parois des récits deviennent de plus en plus poreuses : Blaise et son auteur se superposent : «L’auteur s’étant reconnu ici sous les traits de son personnage envisage sérieusement de se traîner devant les tribunaux». Auteur et personnages peuvent nourrir des doutes sur leur identité, mais la plume, elle, maîtrise totalement ses volutes et le chemin qu’elle trace.

Foisonnant comme les bouquets de l’abhorré légume, «L’auteur et moi» est un livre virtuose et merveilleux. J’ai ri à toutes les pages, de cette inventivité permanente, de cette exigence absolue, de ces rêves d’enfant et de ces mots d’adulte.

Pierre Jourde avait merveilleusement évoqué «L’auteur et moi» lorsqu’il était libraire d’un soir chez Charybde et on peut le réécouter ici. Pour acheter le livre chez Charybde, c’est .

chevillard

À propos de Marianne

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

7 réflexions sur “Note de lecture : « L’auteur et moi » (Éric Chevillard)

  1. Merci de cette note de lecture ; même si je trouve Eric chevillard parfois irritant de virtuosité, j’irai faire un tour du côté de ce chou fleur enchanté !

    Publié par carnetsparesseux | 6 mai 2015, 11:38
  2. Merci ! Vous pouvez commander le livre sur le site de la librairie Charybde ici : http://www.charybde.fr

    Publié par Charybde 7 | 6 mai 2015, 15:24

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