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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le livre de ma mère » (Albert Cohen)

Rage et regret à surmonter pour extraire de l’enfance et de la mère les munitions nécessaires, en un chant d’amour paradoxal.

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Le livre de ma mère

C’est grâce à Brahim Metiba et à son magnifique « Ma mère et moi » que j’ai pu, pour la première fois, surmonter la curieuse réticence qui me poursuit depuis bien des années vis-à-vis d’Albert Cohen. Au fil d’extraits attrapés ici ou là, d’articles parcourus en diagonale et de bribes de conversation avec des ami(e)s, j’ai en effet ressenti jusqu’ici un distinct malaise face à un consensus aussi absorbant et aussi mou, d’une part, et face à un extraordinaire surplomb – peut-être rêvé, il est vrai – envers ses personnages et envers une grande partie de l’humanité, d’autre part.

Récit autobiographique paru en 1954 chez Gallimard, « Le livre de ma mère » était la troisième prose publiée d’Albert Cohen, et sert donc de soubassement, de miroir et de fil conducteur au si émouvant et intelligent travail de Brahim Metiba.

Ressuscitant en 165 pages poignantes et rageuses la figure de sa mère, sans doute encore aujourd’hui beaucoup plus lues que l’imposant « Belle du Seigneur » (1968), Albert Cohen offre probablement ici l’un des textes majeurs de la relation mère-fils (ou de cette absence de relation, au sens strict du terme) et peut-être surtout du regret, de ce qui n’a pas été dit ou montré à l’être cher désormais disparu.

Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte. Ce n’est pas une raison pour ne pas se consoler, ce soir, avec des mots. Oh, le pauvre perdu qui, devant sa table, se console avec des mots, devant sa table et le téléphone décroché, car il a peur du dehors, et le soir, si le téléphone est décroché, il se sent tout roi et défendu contre les méchants du dehors, si vite méchants, méchants pour rien.
Quel étrange petit bonheur, triste et boitillant mais doux comme un péché ou une boisson clandestine, quel bonheur tout de même d’écrire en ce moment, seul dans mon royaume et loin des salauds. Qui sont les salauds ? Ce n’est pas moi qui vous le dirai. Je ne veux pas d’histoires avec les gens du dehors. Je ne veux pas qu’on vienne troubler ma fausse paix et m’empêcher d’écrire quelques pages par dizaines ou centaines selon que ce cœur de moi qui est mon destin décidera. j’ai résolu notamment de dire à tous les peintres qu’ils ont du génie, sans ça ils vous mordent. Et, d’une manière générale, je dis à chacun que chacun est charmant. Telles sont mes mœurs diurnes. Mais dans mes nuits et mes aubes je n’en pense pas moins.

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Avec ce texte rageur à coup sûr, déposant fougueusement d’une langue aisément assassine le bilan d’une solitude, intellectuelle et sociale, d’un être réfugié dans une tendresse aveugle, mécanique et partiellement inutile, d’un espace béant ouvert entre personnes d’une même famille, gouffre que les mots n’ont jamais réussi à combler jusqu’à ce qu’il soit trop tard, Albert Cohen offre à la lectrice ou au lecteur un réceptacle parfait de toutes les craintes que secrète l’incommunicabilité au sein d’une famille, tout le poids culpabilisant du non-dit et de l’irréparable, de l’inattention érigée en nécessaire art de vivre et de grandir, aussi, certainement.

À dix-huit ans, je quittai Marseille et j’allai à Genève où je m’inscrivis à l’Université et où des nymphes me furent bienveillantes. Alors, la solitude de ma mère devint totale. Elle était déracinée à Marseille. Elle y avait bien de vagues parents mais ils étaient trop riches et ne la recevaient que pour lui faire ingurgiter leur luxe, lui parler de leurs hautes relations et l’interroger avec bienveillance sur le modeste commerce de son mari. Elle s’était abstenue au bout de quelques visites. Ne pouvant plus, depuis sa première crise cardiaque, aider mon père dans son travail, elle restait le plus souvent seule dans son appartement. Elle ne fréquentait personne car elle était peu débrouillarde. D’ailleurs, les épouses des confrères de mon père n’étaient pas son genre et elle ne leur plaisait sans doute pas. Elle ne savait pas rire avec ces dames de commerce, s’intéresser à ce qui les intéressait, parler comme elles. Ne fréquentant personne, elle fréquentait son appartement. L’après-midi, après avoir terminé ses tâches ménagères, elle se rendait visite à elle-même. Bien habillée, elle se promenait dans son cher appartement, inspectait chaque chambre, tapotait une couverture, arrangeait un coussin, aimait la tapisserie neuve, savourait sa salle à manger, regardait si tout était bien en ordre, chérissait cet ordre et l’odeur d’encaustique et le nouveau canapé en affreux velours frappé. Elle s’asseyait sur le canapé, se recevait chez elle. Cette boule à café qu’elle venait d’acheter était une relation nouvelle. Elle lui souriait, l’éloignait un peu pour mieux la voir. Ou encore elle considérait le beau sac à main que je lui avais offert, qu’elle conservait enveloppé dans du papier de soie et dont elle ne servait jamais car il aurait été dommage de l’abîmer.

Ce texte court qui force l’intimité de la pensée et du sentiment emporte à la fois une véritable admiration et un indéniable vertige, tant son absence de complaisance érigée en principe, sa sécheresse repoussant les manifestations humides des bon sentiments et sa hauteur de vue ramenée au néant impuissant des mots peuvent heurter, secouer, attaquer chacune et chacun, au creux de ses doutes personnels. Au passage, constater que « Le livre de ma mère » est aussi un texte abondamment utilisé dans les parcours littéraires scolaires laisse quelque peu rêveur face au discours récurrent appelant à ne pas proposer d’écrits « trop difficiles » ou « trop durs » aux lycéennes et lycéens.

Des années se sont écoulées depuis que j’ai écrit ce chant de mort. J’ai continué à vivre, à aimer. J’ai vécu, j’ai aimé, j’ai eu des heures de bonheur tandis qu’elle gisait, abandonnée, en son terrible lieu. J’ai commis le péché de vie, moi aussi, comme les autres. J’ai ri et je rirai encore. Dieu merci, les pêcheurs vivants deviennent vite des morts offensés.

Comme le laisse résonner longuement la conclusion du livre, ci-dessus, en forme d’auto-absolution ambiguë, « Le livre de ma mère », et sa manière unique de transmuter la tristesse en arme individuelle de guerre, donne aussi envie, finalement, d’inscrire « Belle du seigneur » à son programme de lecture – mais surtout de remercier chaleureusement Brahim Metiba, dont le texte subtil a su rendre justice à Albert Cohen tout en s’en affranchissant fort heureusement.

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 ALBERT COHEN

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

6 réflexions sur “Note de lecture : « Le livre de ma mère » (Albert Cohen)

  1. Oui, c’est effectivement un des plus beaux livres que j’ai lu. Et je n’en ai pas lu d’autres de Cohen !

    Publié par BRETHES Jean-Pierre | 22 avril 2015, 11:31
  2. Le livre de ma mère est un très beau livre, à mon avis meilleur que Belle du seigneur pour des raisons de style (il y a des monologues lourdingues dans BDS dictés par AC à sa secrétaire) et d’authenticité.

    Publié par marievanmoere | 29 avril 2015, 10:47

Rétroliens/Pings

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