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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « The Song of Synth » (Seb Doubinsky)

Psychédélique et poétique, un rare, puissant et déconcertant exercice d’anticipation socio-politique.

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LECTURE EN VERSION ORIGINALE AMÉRICAINE

The Song of Synth

Publié en 2013 chez Black Coffee Press, ce court roman prouve à nouveau à quel point Sébastien Doubinsky est non seulement parfaitement à l’aise aussi bien à la croisée des genres littéraires qu’en immersion en leur sein (que l’on songe à l’anticipation socio-politique de « La trilogie babylonienne », au franc polar du « Feu au royaume », aux chroniques d’une révolution fictive de « Fragments d’une révolution », ou encore à la biographie western de « Quién es ? »), mais aussi à quel point l’écriture étonnamment poétique de cet auteur parfaitement bilingue (du fait notamment d’une enfance partiellement américaine) qui anime aussi l’éclectique revue Le Zaporogue s’exprime peut-être encore plus puissamment en anglais qu’en français.

Dans un avenir indéterminé, Markus Olsen, hacker anarchiste « repenti » après avoir été capturé, dix ans plus tôt, à l’issue d’un coup majeur (la destruction de satellites militaires engagés dans une guerre impériale particulièrement injuste), travaille, contraint et forcé, pour la sécurité intérieure (qu’en d’autres temps, on aurait nommé sans hypocrisie « police politique ») d’une démocratie capitaliste qui pourrait être, par exemple, une forme imaginée et dévoyée du Danemark, où l’auteur enseigne depuis de nombreuses années.

The subway was packed and Markus found himself crushed against the window opposite the sliding door. Ten years already. Karen screaming in the bathroom. The Potemkin Crew. The guys, the compadres, the friends. A strange feeling of old-fashioned nostalgia swept through his body. Sehnsucht. He recognized the first symptoms of SYNTH withdrawal. The melancholy. The regrets. The illusions of the past. Sentimentality. Self-pity. A longing for nineteenth century poetry.

Markus soigne – plutôt mal – le malaise qui l’étreint depuis dix ans au creux de son tunnel de servitude et d’aveuglement, où il trébuche quotidiennement, hanté par la culpabilité de sa trahison vis-à-vis de ses amis et complices de l’époque, notamment les deux plus proches, Ole et Nick, trahison consentie pour sauver son amour d’alors, Karen, innocente mais potentiellement prise dans l’engrenage répressif que les jeunes « terroristes » avaient attiré sur eux.

credit-card

Markus has been asked by the Viborg Security Center to monitor Erewhon at first, just to check that everything was legit and then to protect it from hackers, pirates and desperados, because big corporations had sensed a profitable market and had moved in.
Only Cash and Credits were allowed. NoCreds couldn’t log in. And Credits had to obtain their bank’s permission in order to purchase. Nonetheless Erewhon was a fantasy that relieved people of their daily problems. The site was divided into regions, from the normal shopping mall to the exclusive, restricted VIP areas.
The official purpose was fun and business, in equal measure. Unofficially, it was mainly business, of course.

Markus soigne – plutôt mal, disais-je – son malaise avec deux médicaments principaux : SYNTH, une drogue récente aux effets mal connus, mais indéniablement puissants, qui adapte à volonté la perception de la réalité de son consommateur pour lui proposer une vision détaillée et réaliste, plus riche et plus riante, de son environnement, et les livres, en tout cas les relativement rares livres « différents » qu’il lui est possible de se procurer à Viborg City. Ces dernières années, son environnement « non professionnel » se réduit ainsi à Gloria, rencontre virtuelle au sein d’Erewhon, une version encore plus mercantile (si c’est possible) de notre Second Life, et à ses deux dealers, l’énigmatique figure branchée de Dr. Sojo, figure dickienne en diable, pour SYNTH, et le libraire Carlo, animateur et propriétaire du Forgotten Shelf Bookstore, pour les livres.

Samarkand_view_from_the_top

Samarcande, de nos jours. Pour comprendre la raison de cette illustration, essentielle, il vous faudra lire le roman.

Yes, books were definitely friends. Like music. But he needed the weight of a good book in his hands now. Right now. He wasn’t far away from Books and Wonders, the cultural superstore, but he knew what downloads they had in stock. More precisely, he knew what they didn’t have.
They only carried bestsellers and classics with the academic seal of approval, not real literature.
No freaky, accidental, strangely assembled narrations.
Only well groomed stories, to please the majority of readers.
Not the stuff he liked, in any case.
Viborg City cared for its citizens. They shouldn’t read n’importe quoi.

Je ne dévoilerai pas davantage l’intrigue, qui explose en un thriller psychédélique et poétique haletant lorsqu’un grain de sable d’abord apparemment anodin vient ébranler la dépression bien réglée de Markus. En 260 pages de cette écriture dense, faussement simple, résolument habitée et férocement résonnante, Seb Doubinsky nous offre un grand moment de fiction dans laquelle s’entremêlent avec un soin jalousement dissimulé la géopolitique des Empires contemporains (ou à venir), l’intrication de la consommation et du consentement, les arcanes de la finance et de l’informatique, mais aussi le rôle possible des sources de subversion et de refus les moins évidentes de prime abord, le poids de l’histoire et des mythes, et la force intacte – même si largement ignorée de la majorité des puissants – de la poésie authentique. Mixant et organisant avec bonheur les thèmes qui hantent ses textes les plus teintés de politique et d’anticipation (tels « La trilogie babylonienne » ou « Fragments d’une révolution ») à la maîtrise linguistique de ceux qui transmutent le quotidien anodin (tels « La bataille de Koursk » ou « Peau d’orange »), pimentant le tout des échos habiles de ces stances de poésie instantanée dont il aime à effleurer les réseaux sociaux ou qu’il assemble en recueils brûlants, Sébastien Doubinsky propose sans doute ici à la lectrice ou au lecteur l’un de ses plus beaux romans, dont il reste à espérer prochainement une traduction française (qui sera sans doute délicate, tant le rythme de la phrase est vital dans ce « Chant de SYNTH »).

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Seb Doubinsky

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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