☀︎
Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Shangrila » (Malcolm Knox)

Itinéraire guerrier halluciné d’un enfant de la vague dans un surf glissant du psychédélique au monétisé à outrance.

x Couv_Shangrila_ok.indd

Publié en 2011, traduit en français en 2012 chez Asphalte par Patricia Barbe-Girault, le quatrième roman de l’écrivain et journaliste australien Malcolm Knox orchestre brillamment et brutalement, en une étrange danse poétique échevelée, le choc d’une culture surf des origines évoluant sur trente ans et d’une vie rêvée d’un ange pas comme les autres.

Coolangatta, Queensland (Australie), de nos jours : dans cette cité balnéaire désormais entièrement dédiée au surf, Dennis Keith – dit DK – vivote gentiment sa soixantaine approchante, entre sa vieille mère et ses névroses. Ancien prodige de ce loisir bien particulier devenu sport médiatisé et marchandisé à outrance, il voit un beau matin débarquer une journaliste bien décidée, contre vents et marées, à rédiger sa biographie dont les trous restent bien mystérieux, pour la lectrice ou le lecteur comme pour le commun des mortels, même accros à l’histoire du surf. Au fil des 500 pages du roman, l’histoire flamboyante de DK, arrachée par bribes à sa mémoire à la fois presque parfaite et décidément rétive, va se télescoper en un doux et tranquille fracas de flux de conscience avec son présent crépusculaire.

Je pars faire un tour en ville, ma ville. Tous les bancs ont été remplacés par des sièges en bois en forme de planche de surf. Ici tout ce qu’on pouvait mettre en forme de planche de surf, on l’a mis. Panneaux, plaques, boîtes aux lettres, douches extérieures, même les fenêtres : tous la même forme, comme si la ville avait une planchedesurfite aiguë au cerveau. Genre les seuls trucs qui sont plus en forme de planche de surf ici, c’est les planches de surf.

Queensland_State_Archives_2070_Snapper_Rocks_Coolangatta_c_1934

Snapper Rocks (Coolangatta) en 1934.

Coolangatta, fin des années 50 : dans cette modeste cité, faubourg frontalier de Gold City, entre Queensland et Nouvelles-Galles du Sud, la vie s’arrête presque dès que la houle lève. Sur les barres de Snapper Rocks, de Kirra ou de D-Bah, enfants comme adultes, plombiers comme prêtres, directeurs d’école comme policiers municipaux, tous se précipitent à l’eau, cherchant à chevaucher les rouleaux avec le plus d’élégance possible, juchés sur leurs longboards débarqués d’Hawaiï une trentaine d’années plus tôt. C’est là, dans un coin du cimetière, que le petit est trouvé et adopté, puis grandit avec son « frère » Rod, pour devenir très vite ce prodige « naturel » du surf qui va révolutionner la pratique du sport.

x

The Life

Chaque centimètre. Chaque petit centimètre carré cube de La Maison je connaissais nan, connais C’était une maison QUEENSLANDER, je me souviens du mot. Mon premier souvenir. Moi aussi j’étais un Queenslander, un gars du Queensland, mais j’avais jamais entendu dire qu’il y avait des maisons qui s’appelaient comme ça aussi. QUEENSLANDER. Et elle en plus, elle avait un nom sur une plaque près de la porte d’entrée : Shangrila. M’man disait que Shangrila en chinois ça veut dire : Ça y est, on est arrivés. La QUEENSLANDER elle était en bois, sur pilotis, avec un treillage en bas pour cacher les pilotis et des grandes pièces aérées par des ventilateurs et une véranda ouverte autour de la cuisine, le paradis sur douze bâtons, quoi. C’était une moitié de maison en fait, une pension qu’était en bas au départ, sur la plage de Kirra, et le proprio avait eu cette idée, il l’avait sciée en deux, une moitié à l’arrière d’un camion et hop, en haut de la colline. Comme c’était une pension, c’était plein de p’tites pièces mal fichues partout, en haut en bas. M’man ça la bottait pas mais Rod lui il trouvait ça sensass, toutes ces pièces qui servaient à personne, et il cavalait là-dedans comme un rat des champs, comme un p’tit opossum tout dégoûtant, dans chaque centimètre carré. M’man avait fini par faire tomber deux trois cloisons à mains nues, histoire d’avoir des vraies pièces. Dans le jardin y’avait des bananiers et des hévéas et des palmiers et des grandes fleurs tropicales, des hibiscus et tout le tremblement. De Shangrila, on avait pas vue sur la mer. On avait vue sur la maison du voisin, mais c’était aussi une QUEENSLANDER alors ça dérangeait personne. De derrière Shangrila, on avait vue sur le cimetière de l’autre côté de la clôture.

teahupoo

Dans les plis intimes, parfois terriblement lucides, parfois gravement brumeux, de la vie de DK, ou de ce qu’il accepte, à son corps défendant, d’en livrer à la lectrice, au lecteur et à la biographe, Malcolm Knox dessine les secrets humains et psychologiques d’une ascension chaotique, alors que s’élabore entre 1965 et 1975 cette « surf culture » emblématique, et les raisons d’une chute et d’une fuite dans la paranoïa et les troubles obsessionnels-compulsifs. Dans les creux et les bosses d’une narration heurtée, curieusement poétique, sachant éviter tout didactisme bien que prodiguant habilement les explications techniques suffisantes pour permettre à un novice en surf de parfaitement suivre le récit, l’auteur dessine aussi avec une cruelle netteté les contours des changements conduisant des années psychédéliques aux années de la professionnalisation à outrance, du circuit marketing et publicitaire, des enjeux commerciaux déchaînés au-dessus des têtes des riders.

Point Break

Point Break (Kathryn Bigelow, 1991)

Des fois quand on me demandait de signer un contrat ou un autographe, je le faisais avec ce stylo à encre magique dégoté dans une panoplie de magicien, où l’encre s’efface et disparaît cinq minutes après. J’étais jamais là pour voir leur tête quand ils s’en apercevaient, mais j’étais mort de rire rien qu’à l’imaginer.

Récit brillant et glissant, quête hallucinée des sens possibles d’une vie, roman des origines, confrontation physique des hasards et des nécessités, ode ambiguë à la détermination et à l’obsession, chute d’un ange aux mains sales et nostalgie du paradis perdu : au milieu des vagues, « Shangrila » est tout cela.

Roman géant et violent sous ses airs doucereux, récit guerrier cassant les codes du « cool » et en mettant la logique destructrice à nu, il résonne aussi subrepticement des mêmes échos sociaux et politiques que le grand « Rouge ou mort » de David Peace, dont il constitue le parfait contrepoint, aux antipodes, pour nous offrir in fine une savoureuse et décapante boussole affolée dans un monde où le « fun » ne veut plus dire exactement la même chose qu’il y a cinquante ans…

Ce qu’en dit brillamment Encore du Noir est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

0_Knox, Malcolm 2011 credit Patrick Cummins small

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

4 réflexions sur “Note de lecture : « Shangrila » (Malcolm Knox)

  1. Shangrila c’est un truc énorme ! Le démarrage est laborieux et peut décourager mais c’est un peu une histoire racontée par un autiste Asperger du surf. Une fois qu’on est lancé, on ne peut plus s’arrêter et pour qui que ce soit qui s’est un jour mis debout sur une planche on retrouve des sensations, des visions des émotions réelles et magiques. Sans parler de la description historique de cette période 60s/80s décrite du point de vue de quelqu’un qui reste finalement tout ce temps un gamin…
    J’ai franchement adoré, même si je m’y suis repris à 3 fois avant d’arriver à passer le cap des 50 premières pages, vraiment dures à ingérer.

    Publié par Stefchiff | 16 juin 2017, 14:24

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Les livres des libraires invités chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 23 octobre 2015

  2. Pingback: Note de lecture : « Wonder Lover  (Malcolm Knox) | «Charybde 27 : le Blog - 7 février 2016

  3. Pingback: Les libraires d’un soir chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 23 juin 2018

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :