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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le retour du prince – Pouvoir & criminalité » (Roberto Scarpinato)

Témoignage sans concessions et analyse brillante, par un grand juge anti-mafia, de la corruption en Italie.

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Le retour du prince

Publié en 2008, traduit en français (et ainsi mis à jour) en 2012 par Deborah Puccio-Den à La Contre Allée, ce long entretien du juge anti-mafia Roberto Scarpinato – vivant depuis près de vingt-cinq ans sous protection policière – avec le journaliste Saverio Lodato est brillant, impressionnant et glaçant. En un peu plus de 300 pages denses mais toujours digestes, il expose d’une pensée à la fois pragmatique, prudente, et terriblement déterminée, l’ensemble du cadre politique, philosophique et anthropologique qui gangrène profondément la pratique du pouvoir en Italie, et partant, l’ensemble de la société.

Ces démons, je les ai longuement fréquentés. Lorsqu’on me demande quel type de vie je mène, j’ai coutume de répondre que je fréquente des assassins et des complices d’assassins.
En effet, tout ce temps passé à les interroger dans les prisons, à écouter leurs conversations enregistrées, à renouer les fils de tant de délits, a dévoré une grande partie de ma vie.
Au début, je croyais devoir me confronter à une sorte d’empire du mal, un monde étranger qu’il me fallait traverser, juste le temps nécessaire, avant de réintégrer le monde des honnêtes gens, des personnes dites « normales ».
Puis, peu à peu, la ligne de démarcation est devenue floue, jusqu’à s’effacer pratiquement.
Poursuivant leurs traces, j’ai pu me rendre compte  à maintes reprises que le monde des assassins communiquait, par mille portes tournantes, avec les salons feutrés et insoupçonnables où le pouvoir s’abrite. J’ai dû prendre acte du fait que ces gens ne parlaient pas forcément d’une voix criarde et ne portaient pas toujours les stigmates du peuple. Qu’au contraire, les pires d’entre eux avaient fréquenté les mêmes écoles que nous. On pouvait les croiser dans les milieux les plus aisés et, parfois, les voir à l’Église se battre la poitrine aux côtés de ceux qu’ils avaient déjà condamnés à mort.
Avec le temps, j’ai fini par comprendre que le monde des assassins n’est autre que le « hors-scène » du monde où tant de sépulcres blanchis se donnent en représentation.
Voilà pourquoi ce livre raconte des histoires « obscènes », histoires qui, de par leur enchevêtrement dans les domaines de la mafia, de la corruption et du terrorisme politique, peuvent offrir une clef de compréhension de certaines pages cruciales du passé, et permettre de déchiffrer le présent et l’avenir… ou peut-être l’absence d’avenir de mon pays.

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Découvert grâce à Lucie Eple, qui présentait cet ouvrage lors de la soirée « Libraire d’un soir » des éditions du Tripode à la librairie Charybde en décembre dernier, « Le retour du Prince » propose une incisive analyse historique, sociologique et politique des phénomènes de collusion délictuelle ou criminelle à l’œuvre dans une très grande partie de la société italienne contemporaine, traquant ses racines jusque dans les phénomènes ancrés avant le Risorgimento, dans les conditions politiques de réalisation de celui-ci, dans la nature de l’épisode fasciste, puis dans les évolutions de la Mafia sicilienne comme des partis italiens du « centre » dans les années 1947-1987.

Orchestrant le travail souterrain (« hors-scène », dit Roberto Scarpinato) du pouvoir, « le Prince », hydre aux mille têtes plus hiérarchisées toutefois qu’il n’y semble, apparaît sous la loupe analytique de l’auteur, qui excelle à relier entre eux des dizaines de faits épars au fil des décennies, à mettre en perspective des événements en apparence disjoints, et à reconstituer la puissante et délétère logique de ce « système » total, qui laisse bien peu de place au hasard, même s’il peut être occasionnellement surpris, ou commettre quelques maladresses, comme – très notamment – au moment de la première mise en place du pool anti-mafia de Palerme (dont Roberto Scarpinato demeure l’un des rares grands survivants historiques, depuis les assassinats de Giovanni Falcone et de Paolo Borsellino en 1992).

Si l’État naît du dépassement des pouvoirs et des organisations privés par la constitution d’une entité supérieure, jouant le rôle de médiateur entre ces pouvoirs privés au nom de l’intérêt général, l’État meurt ou commence à mourir lorsque ces mêmes pouvoirs se l’approprient et le plient  à leur propre logique. Dès lors, la force devient le seul principe régulateur des rapports sociaux. L’ensemble du coût social des transactions passées entre les différentes tribus, dans l’intérêt exclusif de leurs propres membres, retombe alors sur ceux qui n’appartiennent à aucune tribu sociale forte – comme c’est le cas aujourd’hui des jeunes précaires, des chômeurs, des personnes âgées sans revenus, des marginaux et de millions de citoyens.

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Décortiquant minutieusement ce décor d’ombres qui constitue la véritable toile de fond des romans noirs d’Andrea Camilleri, de Massimo Carlotto, de Giuseppe Genna, de Giancarlo de Cataldo, de Carlo Lucarelli, celle des docu-fictions de Roberto Saviano, ou encore celle qu’expose magistralement également Paolo Sorrentino dans son film « Il Divo », à propos de la figure emblématique de Giulio Andreotti, sept fois chef du gouvernement italien entre 1972 et 1992, Roberto Scarpinato interroge la science politique et l’héritage de Machiavel, sonde aussi les différences entre l’Italie et les autres grandes nations européennes en termes d’emprise criminelle sur le pouvoir.

Si l’auteur note soigneusement les circonstances historiques et culturelles qui ont prévenu, en Angleterre, en Allemagne, en France ou en Espagne, la collusion à grande échelle entre une frange importante des classes dirigeantes, une part déviante de la bourgeoisie devenue très tôt « mafieuse », et une mafia « militaire » d’origine populaire (cette dernière étant prédominante dans la Camorra campanienne et la ‘Ndrangheta calabraise, « primo-accédants » décidés à se tailler leur (grosse) part du gâteau, à la différence de la Mafia sicilienne jusqu’ici beaucoup plus « installée » dans l’appareil politico-économique italien), la lectrice ou le lecteur hors d’Italie ne pourra hélas s’empêcher de blêmir au moins légèrement lorsque sont évoquées les manières d’ostraciser, de marginaliser, ou – dans les cas extrêmes – d’assassiner ceux qui, au sein de la classe politique dominante (les franges politiques marginales n’ayant guère d’importance dans ce cas de figure), refusent de se plier au système, ou bien les manières de déclencher les contre-feux contre les « juges politisés » ou les procureurs refusant de suivre les consignes de leur hiérarchie politique, grâce à des grands médias (notamment télévisés) très largement « aux ordres », que ce soit de façon évidente ou non.

Offrant ainsi une grande leçon de science politique, de démocratie et de combat, même légèrement désabusé, Roberto Scarpinato nous donne un témoignage riche et précieux, qui doit amener de plus d’une manière à réfléchir et à agir, en Italie ou ailleurs.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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