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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Voïvodina Tour » (Laurent Maindon)

Quelques jours de tournée théâtrale en Voïvodine, qui en montrent beaucoup sur le monde comme il va.

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Publié en mars 2015 aux éditions e-fractions, ce carnet de voyage du metteur en scène de théâtre Laurent Maindon est l’un des trois textes inaugurant la nouvelle collection Fugit XXI, présentée ainsi par son éditeur :

La collection Fugit XXI est dédiée aux journaux d’écrivains, afin que dans leur langue et avec leur voix si radicalement autre, ils puissent commenter cette époque, rendre aux événements qui la marquent leur épaisseur que rétame la langue aride et efficace du journalisme à l’heure d’internet, pour qu’ils puissent inscrire dans le temps, la trace de tous ces anonymes que, jour après jour, l’Histoire en marche broie et efface…

Quelques jours de la vie d’une petite troupe française de théâtre, engagée depuis longtemps aux côtés d’amis et homologues serbes de Voïvodine (la région nord du pays, entre la Croatie de Vukovar, la Hongrie de Szeged et la Roumanie de Timisoara), lors d’une tournée locale en 2014, permettent, en un récit quotidien songeur où chaque anecdote est toujours plus significative que sa présentation initiale ne le laisse supposer, de toucher du doigt, à la fois directement et subtilement, les dégâts permanents, presque quinze ans après la chute de Milosevic, d’une idéologie pleinement à l’œuvre désormais, entre repli volontariste de l’État, décrépitude des infrastructures parfois quasiment abandonnées, enrichissement forcené de quelques-uns et règne déclaré du « chacun pour soi », dans une région qui fut depuis toujours ou presque la moins « nationaliste » – quels que soient les contours obscurcis ou galvaudés de ce terme – de Serbie.

Dans tous les hôtels et théâtres de la tournée, les traces de la splendeur yougoslave affectée par la réalité serbe d’aujourd’hui. Le faste a été remplacé par la décrépitude et le délabrement, la puissance de l’État a fondu, les moyens ne suivent pas la demande, les investissements étrangers sont trop parcimonieux. Les matériels ne résistent pas au temps, les mentalités n’en sont que plus abîmées. La Serbie est en souffrance, comme on le dirait d’un paquet abandonné sur le comptoir de l’Histoire européenne.
Plus tard dans la fin de matinée, j’abandonne une heure Jean-Marc et le reste de l’équipe technique affairée au montage des projecteurs et du dispositif scénique pour errer dans cette ville particulièrement colorée dont j’aime beaucoup l’atmosphère. Le marché animé par des producteurs des environs est achalandé en cette fin d’octobre de chapelets de piments, de sacs de poudre de paprika, de pommes, de cerneaux de noix… Ici la tomate porte le nom délicieux et gourmand de paradajz. Un jus de tomate et on traverse l’Éden en toute impunité. Encore un paradoxe serbe !

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Forteresse de Petrovaradin (Novi Sad).

Laurent Maindon a su résister à la tentation de l’essai ou du pamphlet trop vite brossés pour ne pas se heurter aux écueils de la caricature, et offre ici à la lectrice ou au lecteur un récit avant tout humain, acceptant les contrastes fortuits naissant des circonstances et des libations éventuelles.

Novi Sad porte les stigmates encore visibles des bombardements de l’Otan de 1999, certes bien moins spectaculaires que le quartier des Ministères à Belgrade. Les piles d’un ancien pont enjambant le Danube jusqu’à Petrovaradin ici, quelques espaces verts, vestiges naturels d’emplacements d’immeubles non reconstruits, là. Mais plus encore ces stigmates sont présents dans les mémoires, tatouant en filigrane la mise au ban de la Serbie par l’Europe qui condamna dans son ensemble une population assimilée à une minorité agissante. Les spectres des chefs de guerre et de leurs bras armés hooligans et mafieux rôdent au-dessus des têtes comme des charognards.

En dehors de ses activités théâtrales de la Compagnie du Rictus, Laurent Maindon est aussi poète, et les fulgurances jaillissent aisément de ce « Voïvodina Tour », déguisé en reportage au quotidien, riche d’une texture épaisse et plurielle, donnant une voix sombre, mais résiliente et souvent paradoxalement enjouée, à une mélancolie combattante qui ne saurait se réduire à une quelconque « yougo-nostalgie » (étiquette parfois trop commode pour décrire un sentiment politique complexe au sein de l’ex-patrie des « Slaves du Sud »). Tirant parti de la forme électronique qui permet l’inclusion naturelle d’images et de micro-vidéos, Laurent Maindon nous offre ici quarante très belles pages d’une poésie voyageuse, joueuse, cosmopolite, profondément ancrée et subtilement politique.

Pour acheter la carte-livre de téléchargement chez Charybde, c’est ici.

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Laurent Maindon

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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