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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : «Scipion» (Pablo Casacuberta)

Aníbal réconcilié avec son Histoire.

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ScipionMortifié d’avoir toujours été en-deçà des attentes de son historien de père, éminent spécialiste de l’histoire antique et grand séducteur, d’avoir toujours été en butte à son mépris et à sa dérision pour n’avoir pas su se forger un destin de vainqueur, son fils Aníbal Brener a tout laissé tomber – son poste d’universitaire, sa carrière d’historien, les liens avec son père – pour se consacrer exclusivement à la boisson. « Pauvre comme un moine et endetté jusqu’au cou », il survit dans une pension minable, partageant sa chambre avec un vieillard aigri et revanchard.

Éloigné depuis des années de ce personnage écrasant dont il a appris le décès à la télévision, Aníbal réussit néanmoins, après une longue empoignade juridique avec sa sœur Berta, à revenir dans la maison paternelle pour récupérer trois boîtes qu’il lui a léguées.

«Dès l’instant où sa main avait actionné le pêne, j’avais été assailli par l’odeur caractéristique du vestibule, cette puanteur de renfermé, de torchon humide, de médicaments, que chevauchaient les innombrables poussières pelucheuses des livres, telle une horde de cavaliers invisibles, et ces vieux relents de pourriture et de parfum, de teinturier et de sueur, de fruit gâté et d’anis, bref : l’odeur inimitable du professeur.»

Le contenu des boîtes peu à peu dévoilé, et les dispositions testamentaires tordues qu’Aníbal y découvre, l’entraînent dans des aventures rocambolesques, en compagnie de l’avocat douteux de son père, de la riche épouse infirme et hystérique de celui-ci, et de deux femmes séduisantes. Au cours de cette quête de son héritage matériel et psychologique, la névrose paternelle d’Aníbal prend tout son relief, certains épisodes exceptionnellement drôles évoquant le meilleur de Woody Allen.

«Ce froncement de sourcils, si aigu et si féminin, qui accompagnait son interrogation, me permit de constater une fois de plus que c’était une jolie fille. Mais tout de suite je pensai que cette expression « jolie fille », aurait plutôt été celle du professeur. Je rencontrais souvent dans mon discours intérieur des vestiges de sa personnalité, des traces que je tentais d’acculer dans un coin et de cribler de balles comme s’il s’agissait de rats de terrain vague, car chacune de ces découvertes ranimait en moi l’ancestrale indignation que son influence m’inspirait.»

HannibalNarrateur narcissique et surtout très peu fiable, tenaillé entre ses désirs de récupérer ou bien de renoncer définitivement à l’héritage, Aníbal exhibe lui-même les traits de caractère paternels qu’il stigmatise, et en particulier cet «incorrigible penchant à fabuler les pensées d’autrui». Tourneboulé par ses mésaventures successorales, il en vient peu à peu à faire preuve d’empathie envers ce père découvert à titre posthume, et réussit à le voir non plus comme un personnage haïssable mais comme un être humain, forcément complexe.

«Je baissai de nouveau les yeux sur le texte. Il y faisait une description froide, quasi clinique de notre pacte d’hostilité, tout en regrettant l’inutile gaspillage de nos efforts respectifs. Ce paragraphe ne laissait pas de m’incliner à la compassion car il révélait la conscience qu’avait mon père d’avoir ruiné ma vie professionnelle sans que cette lucidité ne l’arrêtât un seul instant, mais au moins laissait-il entrevoir un brin d’humanité et l’aveu de sa propre incompétence. Jamais je n’avais reçu de lui un tel témoignage et en relevant les yeux de la page, je ne pus que sourire amèrement, envahi par une double sensation d’appartenance et de perte.»

En refermant cette tragi-comédie qui restitue parfaitement combien les perceptions humaines peuvent être tronquées et mouvantes, on rêve que tous les autres livres de l’uruguayen Pablo Casacuberta soient aussi brillamment traduits en français, pour notre plus grand bonheur (Scipion, traduction de François Gaudry pour les éditions Métailié, janvier 2015).

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

Pablo-Casacuberta-©-Philippe-Matsas-300x460

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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