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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Miroirs noirs » (Arno Schmidt)

Datant de 1951, une bien étonnante balade solitaire dans une Allemagne sans humains post-échange nucléaire entre les Grands.

x Miroirs noirs

Publié en 1951 dans le même volume que « Brand’s Haide », ce premier (ex æquo) court roman d’Arno Schmidt succédait aux trois novellas de « Léviathan » (1949) et précédait le roman « Scènes de la vie d’un faune » (1953), à nouveau situé en Basse-Saxe. Traduit en 1994 par Claude Riehl chez Christian Bourgois, « Miroirs noirs » propose, de manière extraordinairement précoce (la bombe H américaine ne datera que de 1952, la soviétique de 1953), une paradoxalement presque paisible chevauchée post-apocalyptique, après que l’Europe centrale d’abord, le reste du monde ensuite, aient été très largement dévastés par un échange thermonucléaire entre les grandes puissances, ne laissant sans doute que de très rares survivants ici ou là.

Lettré indiscutable, ayant développé ou réactivé au fil de cinq années d’errance en Allemagne post-cataclysme un certain nombre de talents pratiques, le narrateur décide un beau matin de se fixer, et de se construire une maisonnette pour y passer sans doute le restant de ses jours, tant l’endroit et les circonstances lui semblent favorables, sentant monter en lui de plus en plus fort une envie de vie dans les bois et de Thoreau (tentation idyllique que l’on retrouvera à divers niveaux dans « Scènes de la vie d’un faune » deux ans plus tard).

Frein-pédale : (qui couine quand je m’arrête ; je m’en vais te huiler demain). Par précaution je braquai le canon de ma carabine sur l’épave crasseuse : épaisse couche de poussière sur les vitres ; je dus taper dessus avec la crosse pour que la portière s’ouvre un peu. Vide à l’arrière ; une madame squelette au volant (donc comme toujours depuis ces cinq ans !) ; well : vous souhaite bien des félicités ! Mais il commençait déjà à faire sombre, et je ne faisais toujours pas confiance au créatorium : fougères-traquenards, railleries d’oiseaux : j’étais paré avec dix coups dans l’automatique : donc tricotez gambettes !

Schwarze Spiegel

À l’opposé par exemple du récit halluciné et multi-schizophrénique de Céline Minard dans « Le dernier monde », Arno Schmidt fait de cette survie pourtant potentiellement désolée une prudente marche d’approche, une danse lente et presque goguenarde autour de l’ancien monde, appréciant chaque trésor tombé sur place comme chaque retour de la nature, sans que son narrateur ne puisse se départir d’une presque réflexe méditation intellectuelle, se désolant in petto du manque de goût littéraire, par exemple, des habitants des ruines visitées.

Je pris à l’arrière le pied-de-biche et le pistolet : < SUHM > il y avait marqué sur la porte, et à côté une réclame pour le loto. J’enfonçai la pointe du lourd burin en haut dans le bois ; puis en bas ; la serrure sauta en glapissant, flash and report.

Le narrateur rend compte au quotidien, sous forme de vignettes dans lesquelles l’écriture apparemment bricolée d’Arno Schmidt – et en réalité extrêmement travaillée – de ce curieux vagabondage à la fois très calculé et très précis, dans lequel chaque dépense d’énergie doit être anticipée, chaque recueil de provisions ou de bois de chauffage doivent trouver leur place dans le mécanisme désormais bien rodé de cette organisation personnelle.

Couvertures déroulées et sur les éternels terrains de chasse de l’imagination : il faudrait un récit où Ulysse et le Hollandais volant seraient un seul et même personnage. Le vent se leva et les grands sapins parlèrent d’une voix grave et mugissante. Que l’humanité ait dû effectivement recourir aux 3 géométries pour se faire une représentation du monde est un sujet qui mérite encore réflexion : l’euclidienne du temps d’Homère (l’oikoumenê en tant que surface plane) ; puis Comas, dont le terrarium représente en fait un morceau de pseudo-sphère avec la <Montagne du Nord> pour pôle, et qui a prévalu pendant des siècles ; et enfin la surface du géoïde ; intéressant. La lune apparut triste et brillante au carreau de la fenêtre. Je n’avais plus vu d’être humain depuis cinq ans et n’en étais pas fâché ; c’est-à-dire. Avec cette clarté jaune mat, on ne pouvait pas lire non plus ; je sortis un livre de la mallette : non, juste le titre <Satanstoe> ; je fis un signe de regret avec les mains (trop paresseux pour rallumer la lumière). Mieux vaut dormir. – La montre ? Tictaquait sur la tablette de la fenêtre. Ne plus penser. Le renard aussi devait vouloir dormir, à preuve les chuchotis derrière les murs comme de petites bêtes et de paille folle. J’étais en sûreté.

Arno Schmidt

Comme plus tard dans « Scènes de la vie d’un faune », mais de manière presque plus emblématique ici, cette montée aux extrêmes de la situation, forme coutumière de la spéculation science-fictive, permet à Arno Schmidt un développement rétrospectif particulièrement puissant de formes de misanthropie et de malthusianisme, mais aussi d’une simplicité dans les sentiments répondant aux complexités passées de l’intellect, désormais « mises de côté » comme une nostalgie. Un très grand texte, riche en sous-entendus subtils, d’une force magnifiée par ses prémisses inhabituelles chez l’auteur allemand critique de son siècle et de ses sociétés.

Le coin de lune fut enfoncé dans un nuage, qui s’écartela lentement ; une lumière ténue, margarinienne, tomba sur la photo de sous-officier à côté de la porte : le remerciement de la mère patrie : en ce bon vieux temps après la Première Guerre mondiale, cela signifiait : un orgue de Barbarie, et un écriteau au cou <Sans pension>. (Mais par deux fois les Allemands réclamèrent de nouveau à grands cris des « Garde à vous ! » et des « Qu’il est beau d’être soldat ! » : they asked for it, and they got it !)

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Miroirs noirs » (Arno Schmidt)

  1. Voilà très certainement un des écrivains européens les plus importants à cheval d’arçons sur le milieu d’un vingtième siècle qui lui aura laissé des traces indélébiles.
    Arno Schmidt c’est comme L. F. Céline, J. Joyce, W. S. Burroughs, une fois découvert on ne le laisse plus en paix. Et, pour prendre une expression que l’auteur de  » On a marché sur la Lande » n’aurait faite chienne, Dieu sait qu’il aurait aimé qu’on le laisse physiquement en paix. Monétairement, vivant avant l’intervention d’un mécène, le plus souvent avec des revenus à la limite du seuil de la pauvreté, on peut être certain que cet amoureux des espaces naturels et vierges n’aurait pas craché sur l’oseille et accepté de suite la reconnaissance que l’on doit aux artisans. Cette tranquillité il l’avait délibérément hérissé de pointes (qui n’étaient pas uniquement littéraires ou philosophiques) autour de sa propriété afin qu’on lui foute la paix. La douceur du barbelé comme défense contre les intrus de toute espèce, lui était t-elle chair ? date historique s’il en faut (1961) pour cet écrivain qui n’épargnait aucune Allemagne.
    Aujourd’hui l’Allemagne réunifiée pour le pire et le meilleur reconnaît en lui un de ses plus grands écrivains.
    Originaire de Hambourg, vivant en anachorète à Bargfeld que dirait-il aujourd’hui s’il savait qu’une place porte son nom à Hambourg et qu’elle est nichée dans une fermeture éclair ferroviaire des plus bruyantes…
    « Un wagon » et qu’on n’en parle plus aurait-il dit pour boucler définitivement la… journée d’un faune.

    Publié par Le Merle Moqueur | 9 octobre 2015, 15:30

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